gruyeresuisse

29/01/2017

Lady Skollie : tout ce qui reste

Skollo 2.jpgLe trajet de l’œuvre de la Sud-Africaine Lady Skollie obéit à un dessein. Les ogives qui en jaillissent ont des valeurs symboliques. Il en va de même pour les fesses et les mamelles peintes de manière volontairement « naïves » en hommage aux œuvres de son ethnie d’origine (les Khois) et qui avant d’être réduite à 100 000 individus fut la plus important de la terre.

Skollo.jpgDes chatoiements violents provoquent l’œil afin de s’opposer à la formule de Léonard qui voulait que la peinture fût « parete di vetro », obstacle transparent, cloison que les yeux et l’esprit traversent doucement. L’œuvre de Lady Skollie est à l’inverse un mur de caverne. L’artiste se moque de l’herméneutique savante pour se cogner fort selon une littéralité néanmoins poétique. Les surfaces colorées, simplifiées en aplats monochromes juxtaposés tendent vers l’abstraction ou une symbolique en rien décorative. Il ne s’agit pas de raffiner la figure.

Skollo 3.jpgLes formes rudes, évocatrices de la femme « animalisée » à dessein ne la réduisent pas à la bête mais lui apprennnent à se défendre. Dans des formes esquissées n’existe aucune complaisance érotique : juste un peu d’humour contre les mâles et leurs appétits qui ne portent pas moindre attention pour leur partenaire. La peinture de Lady Skollie est dure. Elle ne fait pas dans le détail : elle cogne et les couleurs résonnent. Face à l’impossible humanité ? Un peu sans doute. Certainement même.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lady Skollie’s “Lust Politics” jusqu’au 4 mars, Tyburn Gallery, Londres.

27/01/2017

Laurence Boissier : à la vitesse du mot et de l’instant



Boissier.jpgLaurence Boissier, « Inventaire des lieux édition revue et augmentée » , collection Re:Pacific, editions art&fiction, Lausanne, 2017.

L'écriture de Laurence Boissier ne brille jamais par effets ou excès. Néanmoins son livre devient pour son lecteur ce que disait Wilde de son journal intime : "Il faut toujours avoir quelque chose de sensationnel à lire dans le train". A partir de situations et lieux basiques (train bien sûr, couloir, baignoire, station-service, etc.) l'auteure crée la nomenclature d’un quotidien aussi simple qu’étrange où le héros (transformé en divers sujets interpelés en diverses personnes grammaticales) devient un Buster Keaton des temps postmodernes. Le dispositif est simple : sur la page de gauche, un mot, qui désigne un lieu. En face, ceux qu’il a inspirés.

Boissier 2.jpgLe réel rugueux se pare de la sorte d'un masque bergamasque. Tout autant, les récits qu'en propose Laurence Boissier représentent parfois des bords de lac éclairé de Watteau jusqu'à devenir des histoires d'O. Néanmoins la narratrice ne dépasse pas les bornes même si dans ses textes l'âme n'est que la prothèse du corps lorsqu'il est mal embarqué. Elle sait que dessous il y a la bête. Mais qui veut en écrire la queue ne raidit rien qui vaille et n'entoure en jambages que bandes de vieille peau.

Laurence Boissier a mieux à faire en traitant ses lopins de terre par la fantaisie. Elle devient elle-même le sujet souverainement expressif. Sa langue se transforme en crinière. Elle rend désuètes les proses aux cheveux de chauve oublieuses de l'essentiel : les petits riens qui sont tout. Bref l’ « Inventaire » apprend à vivre là où la plupart se contente d'exister.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/01/2017

Les jolis iambes de Fabienne Radi


Radi.jpgFabienne Radi, C’est quelque chose, Editions D’Autre Part, 2016

Il est des fables rurales qui cultivent le crépuscule non des champs les plus beaux mais les temps d’un même tabac. Celui des années septante dont il ne reste un certain glamour discrètement désuet (et parfois quelques dérives esthétiques douteuses). Preuve qu’il n’est pas besoin de remonter au Pentateuque pour inventer un livre de « gala »dans le sens hébreu du terme (à savoir découverte).

 

Radi 2.jpgFabienne Radi se fait une nouvelle fois callypigiste des surgeons d’œuvres transformées en mythes qui évitent le cafard. Elle explore figures, images, discours loin du pur logos et en inventant les particules fines d’une fiction mixage d’intelligence et d’émotion. Raymond Roussel n’est jamais loin, Deleuze non plus. Il y a aussi du Albert Ayler et du Pharoah Sanders. Pas besoin de pare-hures puisqu’il n’existe là jamais rien de cochon. La littérature devient une philosophie dans un boudoir champêtre. Mais sur la table de travail de l’auteure les légumes de jardin sont exclus.

 

Radi 3.jpgDehors il se pourrait que seules les vignes soient vierges. Il faut néanmoins rester circonspect sur ce fait. Fabienne reste pudique en ses jolis iambes. D’autant que l’étape horticole n’est qu’un pré-texte : l’ironie de la Mrs Bloom helvétique en fait plus à sa guise qu’à celle de ses ducs.

Ni Olympia à manette ni Hégélienne elle secoue la pensée. S’y éprouve un parfum plus de noisette que de myrrhe obolante. Nue telle A (l’incandescente voyelle de la cime d’Annapurna) et entre l’apollinien et le dionysiaque, la pensée « radiale » est une gymnastique sans tac ou toc. Elle permet de goûter bien des subtilités des arts depuis les rives du Léman jusqu’à l’oublié « Beau lac de Bâle ».

Jean-Paul Gavard-Perret