gruyeresuisse

05/11/2018

L’art et non sa signature

Monnaie 2.jpgCamille Morineau lors de l’exposition transatlantique « Women House » (présentée à Paris puis à Washington) a créé une petite révolution passée inaperçue. Profitant de l’artisanat haut de gamme des ateliers de la Monnaie de Paris elle a renversé la donne de l’art. Généralement les expositions - fussent-elles collectives - sont accompagnées d’une déclinaison d’objets d’art signés. Or, pour cette exposition la médaille "Womenhouse" est anonyme.

Monnaie 3.jpgElle représente une maison pliable - symboles de l'exposition où les artistes femmes démontrent les limites d'un espace domestique lié au féminin - le masculin s'arrogeant son droit sur l'espace publique et son agora.. C'est vieux comme le monde et l'anonymisation volontaire souligne le statut de femmes. Cette volonté souligne aussi combien, et moins les hommes, leur ego se passe d'affichage.

Monnaie 4.jpgL'objet d'art lui-même propose un transfert significatif. Il change de "nature" en mettant en évidence le statut des femmes comme absentes au sein de l'Histoire. Anonyme il prouve que sa valeur est consubstantielle à lui et non à celui ou celle qui le signe et qui généralement lui donne sa valeur ajoutée.

Monnaie.jpgPlutôt que d'offrir une proposition étroite qui n'aurait mis en exergue qu'une des 39 artistes rassemblées (de Claude Cahun, Louise Bourgeois, Cindy Sherman pour les plus connues jusqu'à de jeunes créatrices comme Joana Vasconcelos, Isa Melsheimer ou des relectrices de l'histoire d'un art plus égalitaire (Birgit Jürgenssen, Heidi Bucher) cette proposition marque un pas important. Elle annonce le retour à un artisanat d'exception revalorisé et qui sublime le sens d'une telle exposition. Elle ouvre un champ qui jusque là ne dépendait que de la signature en tant que gage de qualité, valeur ou reconnaissance.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

01/11/2018

Gina Proenza : de l'île colombienne à Lausanne

Proenza.jpgGina Proenza, "Passe Passe", Centre Culturel Suisse, Paris, 2018, "L'ami naturel", vue d'exposition, Kunsthaus Langenthal, Suisse, 2018.

Gina Proenza fonde son travail sur des récits qui mêlent recherches anthropologiques, contes et légendes ancestraux, influences littéraires (Borges, Bioy Casares, etc.) qu'elle met en rapport avec son territoire vaudois d'adoption. "Passe Passe" est occupé presque totalement par une plateforme peinte séparée du sol par une vingtaine de centimètres. Le spectateur qui la parcourt éprouve une impression d’oscillation accompagnée de légers craquements.

Proenza 2.jpgL'artiste rappelle de la sorte le lieu de sa minuscule île colombienne considérée comme un des territoires les plus peuplés du monde. Mais, tandis que sur l'île tout est grouillements joyeux et où l'espace privé et publique se mêlent, ici tout se réduit à une expression minimaliste qui devient son contre-modèle ou son utopie.

 

Proenza 3.jpgMarcher sur la plateforme permet de faire l'expérience d'un doute : chaque présence tierce crée un nouveau tangage et souligne de manière métaphorique et transposée des habitus. L'artiste - entre autre avec Michel Richet qui pratique le rituel de s'envoyer quotidiennement la photographie des cygnes sur le rivage du lac Léman - transpose ses cartes postales sur de la toile moustiquaire pour réunir la communauté de son île colombienne et celle de son immeuble à Lausanne. Elle crée des drapeaux, emblèmes poétiques d’un territoire en équilibre précaire, débordement, délicatesse en divers types de superpositions, substrats et « rempotages" minimalistes. La créatrice jardine ses émotions à sa main par des visions aussi allusives que fabuleuses en préférant le presque rien à l'opulence.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/10/2018

Lee Friedlander : l’intimité sans voyeurisme

Friedlander.jpgPhotographe paysagiste de l’urbain mais aussi de la nature Lee Friedlander a su créer des images aussi touchantes que drôles. Il propose la même « couleur » impressionniste avec ses clichés d’artistes, d’amis, de sa famille et ses autoportraits commencés en 1960 repris dans les années 1990.

Friedlander 3.jpgL’exposition chez Deborah Bell Photographs est consacrée à des portraits de son épouse pris de 1958 à 2008.Toute sa vie comme celle de son époux est là en 32 tirages retenus pour exprimer l’intimité d’une histoire d’amour. Lee Friedlander ne fait pas dans la complaisance mais sait exprimer divers moments psychologiques à la fois de son épouse comme bien sûr de l’artiste lui-même.

 

 

 

 

 

Friedlander 2.jpgNul voyeurisme en de telles images : d’où leur force. S’y distille une « vie mode d’emploi » visuelle, attentive. Les prises dépendent autant de l’authenticité du sujet que de la pertinence d’une construction de la photographie en tant qu’outil d’investigation. Le portrait plus que miroir instruit une "visagéité" (Beckett) qui dépasse le reflet. Ce duo amoureux fait éclater les masques et prouve que l’artiste reste en quête d'identité d’un langage. Il  s'arrache à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée d’un règne énigmatique. Le créateur en entrouvre les portes avec sa faculté d’observation et sa pudeur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lee Friedlander, « Maria », Deborah Bell Photographs, New York, du 1er novembre 2018 au 19 janvier 2019.

16:29 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)