gruyeresuisse

07/02/2017

Les espaces « moindres » de Juliette Roduit

roduit 3.jpgJuliette Roduit, « Turn », Stadio, Vevey, du 11 au 26 février.

 

La designer genevoise Juliette Roduit développe son travail autour de la scénographie d’expositions, du design d’espace et du design d’objet.

Roduit bon.jpgElle est sans doute une des créatrices les plus douées de sa génération. Son travail sur les processus de réductions devient une méthode. Sa fonction : agir sur la perception et une conversion du regard. L’artiste repousse hors du plan tous les présupposés, les préjugés et certains types d’illusion qui font écran à ce renouvellement de perception.

Roduit 2.jpgLa réduction est d’abord une opération de nettoyage. Réduire dégage un nouveau plan d’expérimentation et de re-présentation. Tel Platon Juliette Roduit sort les prisonniers de leur caverne, les dote d’une nouvelle paire d’yeux. C’est aussi la manière d’animer autant des lieux que des concepts. Les « matériaux » et les images originales utilisées deviennent mi-physiques, mi mentaux.

Roduit bon 2.jpgMais la réduction se transforme aussi en une succession de mises au point avec toujours un haut degré de perfection. L’artiste recharge les espaces. Composites, « bricolés » (dans le bon sens du terme) ils créent une forme particulière de perspectivisme. Chaque création instaure ainsi un plan qui lui appartient en propre dans différentes modes d’appropriation d’un espace premier : cinéma, librairie, etc.. Existe un passage du modal au transmodal en de nouvelles dimensions toujours insolites.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/02/2017

Cendres Lavy avocate et témoin

 


Lavy.jpgChez Cendres Lavy les traits du sexe ne s’effacent pas au profit de traits « esthétiques ». Ils sont existentiels. Derrière les figures se profilent des personnages qui relèvent de la sphère sexuelle revendiquée comme telle. Le sujet percevant y est souvent le sujet perçu. D’où cette évidence : la perception esthétique n’est pas neutre ou désintéressée. Elle témoigne en « faveur » de l’objet corps sexué comme sujet. Percevoir et créer est donc le contraire d’un « perdre voir » : il ne s’agit  pas simplement d’appréhender la nudité mais de témoigner ou attester de la valeur de ses attributs.

Lavy 4.jpgCendres Lavy témoigne : lui incombe la responsabilité de faire voir ce qu’elle a eu le privilège de voir (et d’oser voir). De sujet percevant elle devient sujet créateur et montreur. Mais derrière le témoin, se profile un autre personnage : celui de l’avocate. Elle fait comparaître le sexe comme témoin et la création devient un plaidoyer en faveur des existences. L’artiste donne de l’ampleur à ce qu’elle a contemplé dans son miroir en s’accroupissant dessus. Elle assoit sa légitimité, fait exister le sexe non seulement comme idée mais substance en un cogito particulier. Et qu’importe pour elle les objections ou le mépris qui accompagnent encore aujourd’hui une telle instauration. Cendres Lavy devient la praticienne et la philosophe de l’art tout entier au service du droit afin de rendre « plus » réelles l’existence vaginale ou phallique et lui donner une assise ou un éclat particulier.

Lavy 3.jpgS’accroupir, se fendre pour contempler son sexe revient à poser la question qui creuse souterrainement la réalité : De quel droit prétendez-vous exister ? Qu’est-ce qui légitime votre « position » d’existence ? La monstration des organes en devient la preuve irréfutable. L’existence reçoit son sens, sa vérité et sa réalité loin d’un fondement supérieur. La femme quitte la terre mouvante, le sable et la nuit accrochée aux mythologies du féminin pour trouver le roc, l’argile et le soleil. Elle existe pleinement et foule une terre ferme. Plus besoin d’attendre d’un tiers et à chaque instant une nouvelle confirmation de son existence. Voir et montrer permet tout empêchement à la contestation de son existence.

Lavy 2.jpgCendres Lavy retrouve les ressources de la nature inaliénable de la femme. Elle la relégitime, rend sa vie plus réelle. Elle lui donne son passage, la pose, la consolide. Mais elle pratique de la même manière avec les hommes et les transgenres. Ses images de couples rappellent aussi que l’on n’existe pas que par soi. Un être ne peut pas conquérir le droit d’exister sans le secours d’un autre, qu’il et qui le fait exister. D’où le rôle de l’avocate Cendres Lavy. Il s’agit d’intensifier la réalité des existences et de lutter en faveur de nouveaux droits des femmes. Car c’est bien une question de droit. Mais cela reste plus que jamais la question de l’art : par quels « gestes » instaurateurs les existences parviennent-elles à se « poser » légitimement ?

Jean-Paul Gavard-Perret

05/02/2017

Marie-Luce Ruffieux l’impertinente

 

Ruffieux.jpgMarie-Luce Ruffieux, Les Jurons, Le Tripode, 120 p., 20 E.

 

L’artiste Lausannoise Marie-Luce Ruffieux pour son premier roman sait savonner les planches de la fiction dans un savant puzzle en apportant un ailleurs et ouvrant les frontières du réel pour aller vers l’imaginaire. Les choses bougent sur leurs jolies jambes telles des dames dissipées. Dès lors dans le feu de la parole la dévoration prend place là où l’héroïne ne l’avait pas prévu. Les ombres en sont retournées selon une assomption inversée. Ruffieux2.pngCe qui se trame va bien au-delà de la simple imagerie par la folle innocence de l’écriture en ses gruaux magiques. Pour une fois la fiction n’est pas niée sous effet de formol. La performeuse crée une porosité entre le réel et la fiction. La créatrice multiplie espaces et temps asymétriques jusqu’à les plonger de vertiges en abîmes. Si bien que l’écriture garde à la fois une force de mystère impressionniste mais tout autant une radicalité expressionniste. Le réel n’est plus un décor. Il devient les cercles d’un monde qui s’enfonce dans l’attraction de dérives et de chutes. L’approche qui tente de ré-enchanter ce qui ne le peut plus. C’est tout à son honneur, sa fantaisie et sa lucidité.

Jean-Paul Gavard-Perret