gruyeresuisse

05/06/2018

Le Monte Carlo drôle, inquiétant et funeste d'Helmut Newton

Newton bon.jpgC’est en 1981 qu’Helmut Newton et son épouse s’installent à Monaco pour échapper à certaines obligations financières. Le « Rocher» qui est présenté souvent comme un paradis (et pas seulement fiscal) apparaît triste et noir en dépit du soleil. « Monaco n’est ni une ville, ni une station thermale, ni un lieu de villégiature » écrit Newton assommé par les barrières de béton des hôtels, les boutiques de luxes et les yachts. Il s’habitue néanmoins à l’opulente cité.

Newton 2.jpgElle va devenir le prétexte à des séries d’étranges mises en scène des plages, chantiers, piscines, toits d’hôtel et musée Océanographique compris. Pendant vingt ans, le photographe s’y amuse avec ses mannequins, la mode, la criminalité et une quasi pornographie canaille. Il y a là une scène de meurtre dans un hôtel, des prostituées mi punk mi dark qui font de la retape, une naïade (pour toute compagnie elle chérit une poupée gonflable). A la vertu se substitue le vice, au plaisir l’ennui, à la lumière l’ombre, à la paix l’épouvante.

Newton.jpgCela n’empêche en rien le photographe de magnifier le corps des nymphes habillées ou non. Mais toujours avec élégance. Ce monde reste volontairement factice et interdit sauf à qui possède l’argent nécessaire aux fruits plus ou moins défendus. La somptuosité et l’humour avancent de concert en des cérémoniaux délétères. Ils génèrent un plaisir mordant tant par l’appât des corps que des situations. Et si l’érotisme est présent, Newton a soin de rappeler qu’il n’est pas seulement dans la plastique : « L’érotisme, c’est le visage. Pas le sexe ». Voire… Sa posture de dandy amusé, amuseur offre là un mixage de luxe et de grossièreté, de vulgarité et de volupté.

Jean-Paul Gavard-Perret

Helmut Newton, "Monte Carlo", Editions Louis Vuitton, 2018

04/06/2018

La maison des otages : France Dubois

Dubois 2.jpgAu Japon et selon une tradition, lorsqu’une femme a été soumise à la peur suscitée par un mari qui lui a infligé des sévices, elle revient hanter un tel lieu. France Dubois a repris à son compte le retour d’une femme-fantôme muette et plus ou moins en lévitation De telles réapparitions sont propres à suggérer d’étranges fictions domestiques.

Dubois.jpgFrance Dubois brouille les cartes de la comédie de l’hypocrisie masculine et les impostures de la société nippone. Face au strip-tease classique qui livre phantasmes et fantasmes surgit un autre champ de « dénudation » dont la transparence reste opaque au moyen d’images aussi pudiques qu’impudiques. L’artiste présente des cérémoniaux où ce qui fut souffrance se disloque.

Dubois 3.jpgLe côté macabre est effacé dans de telles célébrations et hantises. Leur ombre flotte. Le destin tragique se transforme au moment où le modèle devient une étoile filante ou filée. Le tout non sans humour et une certaine splendeur. Le corps lumineux remplace le corps meurtri et qui avait dû abdiquer. Une lumière perfore la douleur tragique de l’enfermement. La dépossédée ne subit plus l’oppression de son corps. Elle n’est plus cible mais acquiert une forme de puissance qui contredit l’amputation dont elle fut la victime.

Jean-Paul Gavard-Perret

France Dubois, « Homesick » ; texte d’Astrid Chaffringeon, 25€.

 

Deborah de Robertis versus Bettina Rheims : le sang des femmes

De robertis.jpgDeborah de Robertis avec sa performance "Naked Pussy" (à la Galerie Xippas de Paris) a répondu aux "Naked War" (photographies des Femen) de Bettina Rheims. Elle a maculé de sang une Femen shootée par la créatrice. En guise de prolongation la performeuse a adressé une invitation (et non une provocation) à la photographe : « j’invite Bettina Rheims à me photographier et contrairement à la tradition, le modèle serait l’auteur de l’œuvre ». La performeuse se revendique avec raison aux travaux d’Ana Mendieta. Elle fut la première à dénoncer les violences faites aux femmes par les auto-maculations de sang dans ses photos et ses performances. Deborah de Robertis reprend son geste avec le sang des menstruations pour redonner aux femmes leur pulsion de vie et aux images une valeur politique. Il s’agit de provoquer une rupture dans l’idée d’impureté des liquides féminins.

De Robertis 2.jpgLa créatrice pousse Bettina Rheims dans ses retranchements et lui demande de se situer en tant qu’artiste, femme et sœur de lutte face à son travail. Nul besoin de reconnaissance égotique mais un appel à celle que la performeuse nomme « la seule artiste vivante sur laquelle je travaille ». Bettina Rheims (auteur récemment de « Détenues » - Gallimard) est a priori plus qu’une autre apte à comprendre ce travail. Le pouvoir d'humiliation que porterait le sang menstruel y est sublimé.

De Robertis 3.jpgCertes Deborah de Robertis émet un doute quant aux avancées de la photographe : « Si Bettina Rheims a été visionnaire sur de nombreux sujets comme le genre et la transsexualité, les images présentées au Quai Branly ressemblent plus à des photos d’arrière-garde, dignes de la vieille presse féminine. (…° Quel est le statut de ces images? » écrit-elle. Implicitement l’artiste a déjà répondu à de telles images « léchées » par sa performance. Elle y a montré non une indécence humaine mais la décence féminine qui se refuse à demeurer la prétendue martyre d’elle-même. Il y a là la rupture avec l’imagerie, la psychologie traditionnelles, ce qui est pris pour le sordide et la soumission. Si bien que le dernier homme de l’histoire serait une femme libérée et non réprouvée. Attendons la réponse de la photographe.

Jean-Paul Gavard-Perret