gruyeresuisse

04/11/2013

Barbara Ellmerer et les effacements

 

Elmerer 4.jpgLorsque qu’elle aborde le portrait humain Barbara Ellmerer quitte progressivement des principes habituels de l'Imaginaire. Ce dernier emporte pour un voyage vers une vue sans dehors, vers une décrue qu'aucune barrière ne vient limiter, si ce n'est le silence sur lequel la peinture plonge dans une sorte d’effacement proche d’une blancheur particulière. L’anglais lui a donné le mot de « blank ». Par celui-ci l’oeuvre atteint sa réussite suprême.  Elle fait surgir une lumière paradoxale et captivante.

 

 

 

Ellmerer.jpgQue les croyants en la peinture se rassurent : lorsqu’elle aborde la nature Barbara Ellmerer redevient coloriste. Quant aux visages et aux corps ils sont proches de se dissoudre en dépit de quelques rehauts de bleu, de rose. L'être y demeure sans salut, sans espoir, sans consolation. L’advenir à soi n’est plus de saison comme si l’artiste en épuisait  les possibilités. D’où la surrection d’un pathétique  particulier hors de tout lyrisme. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu. L'image n'est plus qu'une surface impalpable, excoriée par le temps. N’y subsiste qu’un son  fondamental proche du  "silence tel que ce qui fut /avant jamais  /par le murmure déchiré" (Beckett)  dans lequel, en apparence - mais en apparence seulement - l’image perd ses sortilèges pour mieux les retrouver.

 Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Ellmerer : Pro-positions, Nar-Gallery, Bienne.

 

 

 

 

 

 

 

02/11/2013

Ariane Laroux au fil des jours : poétique de l'attente

 

LAROUX.jpg Ariane Laroux, « Paysages Urbains »,  Editions de l’Âge d’Homme., Lausanne, 2013,  39.00 €

Ariane Laroux, « Paysages Urbain,  Europe – Chine : Exposition personnelle », galerie Red Zone, 40 rue des Bains, du 9 novembre au 23 décembre 2013

 

 

Pour « embrasser » le réel Ariane Laroux développe une stratégie particulière fruit d’une maîtrise consommée et impressionnante : elle peint, dessine, et grave directement sans de croquis préalable et sans modifier le geste premier. Sur le support surgit un assemblage toujours frappant où coexistent le plein et le vide : le blanc permet au trait et à la couleur de vibrer comme sur une mer. Chaque oeuvre devient donc un espace où le diaphane prend un rôle particulier et donne l’impression au regardeur d’entrer dans la toile. Fasciné il « entend » autant qu’il voit les courbes et les lignes en une sorte de poétique du surgissement et de l’attente.

 

Le voyage est constant : qu’il soit extra ou intra muros. On y découvre des architectures deParis, Londres, Berlin, Amsterdam, Bruxelles, Milan, Venise comme de Genève, Bâle, Zurich, Berne, Bienne, Lausanne, Fribourg, Chandolin, Gruyère, etc.  On retrouve théâtres et lieux publics. Brefs des espaces de rencontre et d’échange, de transbordements et de noeuds. En particulier les gares. La créatrice les affectionne particulièrement car elles symbolisent mobilité humaine et le mouvement. Ariane Laroux les anime non de manière réaliste mais selon une architecture utopique.

 

LAROUX 2.jpgPour autant elle ne commet pas l’erreur de certains peintres : ceux qui se prennent pour des métaphysiciens comme si l'art plastique devenait une science. Elle chercherait ses preuves non en son dedans mais au dehors.  Ils font de la peinture une “ vue de l’esprit ”. A l’inverse Ariane Laroux  développe l’esprit par la vue : l’art est pour elle affaire de lignes, d’affects, de couleurs  mise sous tension. Elle  n'est donc pas une métaphysicienne ratée mais une véritable poétesse. Elle réussit enaérant ses paysages d'une intensité paradoxale. Il y a là l’éveil des eaux dormantes :  éveil étrange car fait d’ouvertures mais aussi de retenues. L’œuvre devient charge et décharge. On peut la résumer par la volonté de faire le vide de ce qui est sans importance afin de ne laisser apparaître  que des lignes essentielles forées dans le silence et dans le bruit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

03/10/2013

Principe d’utopie de MaiThu Perret

mai thu perret.jpg« Mai Thu Perret » et « Land of Cristal », Editions JRP/Ringier, Zurich.

Mai Thu Perret, « La Prairie », galerie Francesca Pia, jusqu’au 12 octobre 2013, Zurich.

 

 

Traitant du postmodernisme et des différentes formes d’incarnation d’utopies la Genevoise a commencé sa carrière d’artiste à la fin des années 1990  après des études de lettres à Cambridge. Elle a dirigé l’espace d’art contemporain Forde à Genève et est devenue une artiste d'envergure internationale des plus estimables. Très vite elle s'est fait remarquer par sa production d’objets manufacturés placés souvent en un scénario fictif pour une narration très particulière. Elle repense ainsi le statut de l'œuvre d'art et son contexte de production. Maï-Thu Perret crée la labilité d'une expérience sensible. Elle contraste sans doute avec le minimalisme traditionnel. Toutefois son approche tend vers une sorte de sublimation qu'on nommera post-minimale à travers divers types de narrations centrées sur un même but.  

 

L'artiste se réfère à la phrase de Sol Lewitt “l’idée est la machine qui fait l’art”. Pour la créatrice la fiction narrative devient la machine génératrice, le mécanisme créateur de l’art. Mai Thu Perret invente progressivement toute une stratégie afin de permettre l'oblitération le de la subjectivité dans sa création et pour s'intéresser à sa position dans la production d’œuvres d’art et leur reconstruction. Le risque pour l'artiste est de se voir taxée d'impersonnalité. De fait entre un art conceptuel et minimal la Genevoise est de celles qui croient encore à une utopie. Cela est essentiel. D’autant qu’un danger demeure : celui d'aborder l'œuvre uniquement par ses caractéristiques formelles même si bien sûr elles restent fondamentales. De fait l'intérêt réside autant dans le fait d'un primat du concept sans pour autant que le résultat soit négligé. Il est même capital.

 

Sa narration a commencé en 1999 sous le titre "The Crystal Frontier". Il s'agit de l’histoire d’un groupe de femmes. Déçues par la société capitaliste et patriarcale ces personnages "auraient" engagés une nouvelle fuite au désert - celui du Nouveau-Mexique -  pour fonder une communauté autonome : "New Ponderosa”. Ce nouveau phalanstère veut réinventer les relations au travail et à la nature.  L’histoire est transmise par Maï-Thu Perret sous la forme de fragments de journaux, de lettres ou de rapports d’activités écrits par ces femmes. Mais l’artiste fait plus et mieux. Elle double son récit par la création d'objets nommés “la production hypothétique” de le "New Ponderosa".

 

mai thu perret 2.jpgDans l’œuvre une quantité de médiums  dont la céramique, le textile, la peinture, la sculpture, le film  font référence au constructivisme russe, au mouvement Art & Craft, au minimalisme. L'artiste imbrique  ces mouvements historiquement codés à sa propre fiction afin de questionner les utopies. C'est pourquoi sous couverts de production d’objets décoratifs et/ou utilitaires l'artiste pose la question de leur sens : Que "font" de tels objets lorsqu'ils sont decontextualisés dans un autre champ ? Surgit une recontextualisation fictionnelle : il peut s'agir de l’expression de la créativité libre que les femmes de New Ponderosa recherchent dans le retour à la nature et à l’artisanat.

 

Derrière les qualités "décoratives" des œuvres émerge un  fond de moralisme. Il n'a rien d'étriqué, de normatif ou encore de purement féministe. Par des techniques et des médiums variés demeure avant tout la question des formes et de leur environnement. L’œuvre dans son ensemble crée donc – et c’est semble-t-il son but ultime - un espace mental utopique. En celui-ci l’épar ne sépare pas. Au contraire. Comme chez Armleder - mais selon d'autres principes - le jeu de la disjonction n'est là que pour une nouvelle unité : une unité à venir. Son lointain fait le jeu de la proximité de l’œuvre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret .