gruyeresuisse

23/07/2013

Christine Streuli vers un autre théâtre du monde

 Streuli.jpgChristine Streuli, Edited by Fanni Fetzer. Text by Fanni Fetzer, Terry R. Myers, Michele Robecchi. Hatje Cantz, 240 pages, 60 E., 2013

 

L’artiste suisse Christine Streuli (née en 1975) est une des figures montantes de l’art international. Faussement décoratives ses œuvres sont emplies de couleurs et d’ornementations sur de grandes toiles qui la rapprochent d’une artiste telle que Beatriz Milhazes. Le livre que lui consacre Fanni Fetzer permet de donner pour la première fois une vision large d’un travail dont l’inspiration est puisée à de multiples sources (du pop art à l’art extrême oriental)  afin de faire éclater les formes, les couleurs.

En 2007 Christine Streuli fut invitée à la Biennale de Venise pour représenter son pays. Elle utilise des systèmes de symétries, de répétitions, de « mosaïques » fondées sur diverses techniques : crayons, pinceaux, sprays, décalcomanies afin de créer la plus haute attention sur l’artificialité de la peinture.  Ces transpositions n’empêchent pas - au contraire même - un contact direct avec la peinture que la créatrice met en scène en divers plans. Elle passe  du mur au sol afin de voir ce qui naît en de tels montages.

Streuli 2.jpgChristine Streuli s’interroge par son travail afin de comprendre comment le dessin apprivoise l'image et quelle image s’apprivoise à travers lui. La créatrice fait tomber bien des tabous en ne renonçant pas à celui qui reste une "tare" selon les critères contemporains : l'ornementation. Mais en même temps elle la transgresse jusqu'à poser la question de l'identité du sujet humain. A la fois il apparaît et disparaît dans ses œuvres. N'en reste souvent que le luxe des habits. Un luxe qui recouvre un fantôme et ses flocons d'absence à travers les rythmes que chaque peinture propose. Celle-ci devient une suite d'exils et de déplacements là où le plaisir ne fait jamais défaut. Si bien que la peinture est plus solaire et lumineuse que jamais. Ne garderait-elle ainsi un subtil parfum de femme ?

05/07/2013

Ariane Arlotti : lieux du corps

Arlotti 2.jpgLa photographe Ariane Arlotti vit et travaille à Genève mais elle parcourt souvent le monde. Ses portrais et autoportraits sont d’une qualité rare et d’une extrême exigence  comme le prouvent ses  « Portraits aux fruits », « Portraits aux pierres » ou encore « Autoportraits à deux ». De plus en ses travaux  le regard de l’autre fait partie intégrante de son approche : avec et par exemple « Vous êtes étranger ? À quoi ? » ou « Hétéropride ». Ajoutons que l’artiste a créé parallèlement deux importants collectifs : l’OMR (Organisation mondiale de la réflexion) et l’AAH  (Artistes associés homosexuels). Cet engagement traduit l’intérêt - comme  chez une Nathalie Gassel par exemple - sur le corps dans sa dimension  allégorique.

Tout dans les portraits d’Ariane Arlotti reste à la fois offert mais distancié. Car si la photographe n'a cesse d'entrer dans l’intime de l’autre ce n'est pas pour le hanter mais afin d’en proposer l'altérité. Fantôme ou réalité, l'autre devient moins l'appât que l’abri d’une identité qui demeure néanmoins énigmatique. Celle-ci se définit par les dépôts ou plutôt par les mises en scène de « process » figuratifs. A l’aide d’indices (deux bananes sur le cou d’une femme par exemple) chaque photographie aborde les problèmes de la perception visuelle et la découverte du réel du corps quelle qu’en soit sa nature (féminin, masculin, religieux, sportif, politique) . Toutefois l’artiste se refuse à une simple narration sous ce qui se voudrait une confidence. Sinon une confidence pudique, distanciée.

L’œuvre demeure complexe. Elle dévoile autant parce ce qu’elle montre que par ce qu’elle suggère.  Restent des  bribes, des reflets, des troubles. Ils renvoient implicitement à un hors-champ significatif qu’il s’agit d’imaginer ou sur lequel il convient de réfléchir. Tout demeure, comme l’écrivait Mallarmé,  « à l’état de lueur». Dès lors et pour rester avec le poète « rien n’aura lieu que le lieu » mais il faut le comprendre tel un écran labyrinthique tant les stratégies d’Arian Arlotti impose le questionnement du visible.  

Arlotti 3.jpgEn conséquence l’usage de l'intime n'est en rien un prétexte à des visions romantiques ou fantasmatiques. Il ne se limite pas plus à l’évocation d’une atmosphère néo-réaliste. Chaque photographie demeure une prise décalée capable de prendre le voyeur à son propre jeu. Les  images  errent entre vapeurs et couleurs plombées si bien que le spectateur s’il regarde trop distraitement  peut être roulé dans la blancheur de farine.

La photographe produit en conséquence une œuvre au statut particulier. La créatrice enchâsse sa propre histoire dans la grande question du secret. Celle-ci rebondit sur une autre interrogation : trouver qui est le sujet du sujet. Intérieurs ou espaces publiques deviennent des demeures de hantise et de méditation. L’inquiétude reste donc bien la faille ordinaire de la création photographique. Là où l’évidence pourrait régner tout capote, diverge. Bref Ariane Arlotti fait planer et partager le doute là où tant d’autres croient offrir des évidences.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/06/2013

Maya White : le noir et le blanc

Maya White, « Trente trois Papillons », Héros-limite, Genève, 64 pages, 12 euros, 2013..

 

White.jpgCelle qui dans  Anfall (2000)  laissait poindre - tirée des strates de vies  entassées sous le sable - ce qu’elle put récupérer – à  savoir: « Des monuments de mensonges sont bâtis sur les braises. Je me promène dans ce mensonge » - revient  avec Trente-trois papillons à une autres série de fragments écrits ces dernières années. L’artiste d’origine africaine, mais suissesse d’adoption a trouvé dans Alain Berset - éditeur discret mais essentiel -  celui qui donne à son texte une mise en espace idéale.

L’image du papillon offre la plus forte métaphore d’un présent ineffable. Son origine est dans le point de fuite du passé dont le futur se nourrit. Dès lors l’espace  livresque représente - comme souvent - celui de la mémoire. Mais il prend un sens plus étrange. La mémoire n’exclut plus l’oubli. Elle n’exclut pas non plus et au contraire même la fragilité. Celle-ci tremble dans les laisses de blanc inséminées dans le texte. Et ce comme si l’artiste ne pouvait retenir du passé que quelques fragments, quelques « ailes » toujours prêtes à se brûler sur des firmaments illusoires.

 

Maya White rappelle que tout devenir a  besoin de l’oubli mais que toute histoire se nourrit de racines.  C’est pourquoi si l’auteure vise l’oublié, elle l’articule tout autant. Le visible du texte est celui des images mentales et affectives qui remontent. Se découvrent un équilibre, un balancier  entre présent et passé. Et soudain l’oubli n’est pas une pure perte. Le travail de l’imaginaire et de l’inconscient s’y croisent au service d’une émotion particulière, d’une hybridation fantomale.

 

Du texte émane une phénoménologie irrationnelle aux yeux des occidentaux que nous sommes pour la plupart d’entre nous. L’abstraction inhérente aux signes du langage écrit articule une extase presque ineffable mais tout autant concrète. Si bien que ce beau livre devient  un aître : à savoir l’âtre de l’être. Celui-ci ne cesse à la lecture de glisser du fermé à l'ouvert au moment où le  rite poétique transforme la notion même de passage en éternité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.