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05/03/2014

Elisabeth Beurret : alchimie de la nature, texture de l’image

 

 

 beurret.pngElisabteth Beurret, « Dracaena », Galerie Kaminska et Stocker, Yverdon, Mars-Avril 2014

 

 

 

 

 

Elisabeth Beurret est à la recherche d’une alchimie de la nature et du point de vue qu’on porte sur elle.  Ce qu’elle observe elle le transforme en une sorte de journal de bord  ponctuée de nombreuses étapes. A la fragilité du végétal et sa complexité (ici le dragonnier) l’artiste offre plus qu’un écrin. Par un composite de papier et d’image à travers des images numérisées  se trament des  calligraphies insolites et  sophistiquées. La Genevoise introduit en sa chambre des merveilles par une  matérialisation de la lumière dont l’effet de « neige»  provoque la présence  magique de la réalité. Elisabeth Beurret épure le grouillant afin d’inscrire des agencements structurés où l’extase est  « matérielle » et renvoie à un hellénisme en vertu d’une idée du beau, des matériaux et des formes.  Par le traitement du végétal l’artiste poétise le réel en une maïeutique particulière où l’expérience sensorielle liée à la trace est liée à sa matière.  Les célébrations « texturologiques » restent la manière de s’extraire du temporel et de l’anecdote sans rejoindre pour autant un monde d’universaux. L’artiste devient actrice des métamorphoses. Elles font que l’éphémère n’en finit pas de rejoindre une transcendance dans des lieux d’impénétrables proximités où la délicatesse reste toujours présente.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

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09:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

27/02/2014

Saskia Edens : l’éphémère et l’intime, le feu et la glace

 

 

 

Edens Bon.jpgSaskia Edens sait qu’il ne saurait y avoir d’art sans secret. Le rêve de transparence emporte avec la dissolution de toute opacité celle de l’art lui-même. Son œuvre est donc l’expérience d’un effet de voile dans ses vidéos et ses performances comme par ses matériaux (la glace  et le feu). Pour la Genevoise l’intime ne tombe pas du ciel et passe par bien des fenêtres. Néanmoins il s’agit de l'espace clos où le sujet se vit hors du regard de l'Autre. Un espace en exclusion interne, une île, la possibilité du caché consubstantiel à l’être.

 

Au moment où nous entrons dans le temps de la vidéosurveillance policière, urbaine généralisée, planétaire (comme Google Earth le prouve en annonçant l’entrée dans des temps paranoïaques) la créatrice offre un moyen de lutter face à la société de contrôle dont parlait Deleuze, une société où on surveille moins les délinquants qu’on contrôle les innocents et où germe un sentiment diffus de criminalisation de la société où chacun est un coupable en puissance.

 

En tant que territoire l’intime est pour Saskia Eden toujours menacé et doit être défendu contre l’ «extime» (Lacan), la puissance totalitaire de l'Autre, le regard envahissant et le désir sans limite du voyeur. Saskia Edens refuse de l’accepter et de partager  la logique de Cocteau dans Les mariés de la tour Eiffel: « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur ». Avec elle l’intime n’est plus extorqué ou offert en simple monnaie de singe où ce dernier ferait signe.

 

Edens.pngNéanmoins l’artiste ne procède pas du scandale, de la provocation désormais à la portée de tous : jouer en art de la surenchère est devenu dérisoire, grotesque. Mais son travail n’est pas plus une réponse au « bon chic bon genre » d'une moral majority qui imposerait de cacher ce qu'on ne saurait voir.  Pour Saskia Edens l'intime est moins sous le coup de l'interdit et de l'aveu que menacé de dissolution. Rendre transparent le corps ne permet donc pas de le sauver. C’est pourquoi ses images suggèrent, derrière le masque diffracté, un grand désordre sans remède  qui demande  à « l’imagination d’imaginer encore » (Beckett).

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/02/2014

Elisa Larvego et les territoires du silence

 

 

 

 larvego bon 2.jpgElisa Larvego déclenche toujours un  questionnement par le sujet que par le traitement de ses images. L’oeuvre est d’une rigueur, d’une simplicité peu communes. Débarrassée d’oripeaux et décorums elle va vers  ce que Lynch nomme dans Mulholland Drive le « silenzio ». A peine trentenaire elle fait preuve d’une maturité rare dans son travail de photographe et de vidéaste.  Elle évite deux dangers majeurs : la dérision et le cynisme. A l’inverse de ce double accablement elle propose un chant du monde du silence non sous mais sur sa ligne de flottaison. Elle révèle « du » quotidien dans une narration épurée. Et si dans sa première série « Mise à part » une volonté esthétisante était présente très vite elle est passée à un propos très personnel. 

 

 

 

Dès « Funny Holes » sur des stands de tir le sujet central (les tireurs) est invisible : armes et douilles sont les seuls marqueurs d’un lieu interlope et sujet à différentes interprétations. L’artiste privilégie en ses narrations les temps creux, les lieux vides (du Colorado par exemple) même si parfois la figuration fait de retour pour des raisons très spécifiques. Chaque prise induit chez le regardeur un imaginaire de reconstruction. Un camp militaire mexicain, des chariots ambulants dans des rues suggèrent une violence latente en ce qui tient d’un land art ou de sculptures étranges. Dans sa vidéo « Aranka » le propos est différent : l’artiste a pris le Transsibérien avec sa grand-mère afin qu’elle retrouve les traces du passé. Du paysage la vidéo glisse vers un dialogue intimiste. Dans une série suivante ce dialogue comme le titre le rappelle devient « silencieux » : des couples mères-filles cohabitent dans l’absence de la figure paternelle qui a mis les voiles.

 

 

 

Larvego bon 3.jpgAvec Elisa Larvego tout récit reste sobre, intrigant riche d’une beauté conceptuelle en dévers d’une saisie qui appellerait à priori la « simple » photo de reportage. Mais ici le contexte ou les personnages sont toujours déplacés afin  de donner aux séries  un flux aussi intime que général. L’artiste ne se veut pas voleuse d’instant. Tout répond à une mise en scène délibérée. L’objectif est d’éliminer par ce biais le fétichisme du cliché afin que l'œil capte ce qu'il forcément va supprimer. Avant cette disparition, retenir l’image répond à une organisation afin d’approfondir l’image en « annulant » certaines données du réel afin de le plonger dans l’énigme. La  violence n’est plus à confondre avec l'exhibition ou la provocation. Elle s'exerce « contre » l'image. Ce qui en reste possède la beauté poétique porteuse d'indicible : l’absence y fait le jeu de la présence. Chaque narration  devient la mémoire d’un temps plus ou moins reculé.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret