gruyeresuisse

28/02/2017

Sonia Kacem : habiter le monde

Kacem.jpgSonia Kacem, « Carcasse », Centre Culturel Suisse, Paris, du 4 mars au 2 avril 2017


Seules des structures de bois et de métal délimitent l’univers - sans totalement en remplir le « vide » - que propose à Paris la Genevoise Sonia Kacem. De couleurs troublantes proches de la carnation humaine et nommées selon des prénoms, ces « carcasses » deviennent d’étranges « personnages ». L'artiste crée une forme d’apparition paradoxale, de présence en creux. L’image crée ni la possession carnassière des apparences, ni la mimesis dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable.

Kacem 2.jpgL'ébranlement du regard réclamé à cette très vieille chose qu'est l'Art passe ici par des structures qui jouent du dedans et du dehors. Surgit un cérémonial hallucinatoire et dérisoire. L'imaginaire trouve la possibilité de faire émerger non une simple image au sens pictural du terme mais à une interrogation fondamentale sur l'art et l'existence à travers ce qui devient l'image de rien et de personne. La négation que l'artiste expérimente n’est donc qu’apparente. De tels « squelettes » créent de l'exprimable pur par la mise en abyme du réel.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

26/02/2017

Barbara Polla : principe d’autonomie générale

 

Polla 3.pngBarbara Polla poursuit sa lutte. Elle apprend aux femmes (et par jeu de bande aux hommes) à ne pas subir l'amour pour les unes et le faire supporter pour les autres mais à le créer. Tout pourrait donc se résumer à un "je veux que tu soi et non pas je te veux". On aura beau jeu de taxer l’auteure de féminisme, d’humanisme, d’idéalisme pour autant il reste toujours comme disait une romancière à « trouver des mots pour le dire ». « Le » : à savoir LA femme.

Polla.jpgLa Genevoise, médecin, galeriste, écrivaine poursuit donc une utopie nécessaire : l’appel de l’autonomie des femmes au quotidien. L’"autonormie" pour toutes. C’est pourquoi ces exemples de « femmes hors normes » sont là afin de prouver la certitude qui l’anime : l’autonomie et l’incarnation sont possibles pour chaque femme. Elle les revendique comme le respect que tout être - masculin ou non - doit accorder à la femme.

Il y eut bien sûr des pionnières dans ce combat. Mais chaque femme peut trouver et revendiquer qui elle est en se devenant. Elle doit apprendre aussi « à sortir de la norme beauté tout en gardant la beauté ». Cela n’est pas facile. Le monde médiatique, social, politique regorge de « corps-image formaté » si bien que le corps devrait répondre à une norme aussi prévisible qu’uniforme. L’auteur demande à « l’individuer » afin de donner à chaque femme la puissance d’affirmer ses propres marqueurs de la beauté.

Pollla 2.pngCe livre est donc capital : le propos en est clair, percutant, vivifiant. L’auteur sort le sexe de l’ornière du couple et du devoir qu’on appelle conjugal. Contre la soumission masculine Barbara Polla accepte que pour une femme AUSSI l’histoire de la sexualité puisse être autant magnifique et peut être paradisiaque que « dégoutante ».

Polla 4.png"Femmes hors normes » devient ainsi le manifeste pour faire du sexe tout sauf « une affaire d’homme et que nous le subissons parce qu’il le faut bien » mais une manière de trouver la liberté des femmes non pas contre les hommes mais avec eux. C’est pourquoi un tel livre s’adresse autant aux mâles qu’aux femmes. Plus même !

Jean-Paul Gavard-Perret


Barbara Polla, "Femmes hors normes", Editions Odile Jacob, Paris, 2017.

 

Photosde deuxfemmes"hors normes" citées par l'auteure : la Genevoise Grisélidis Réal et Brigitte Lahaie

 

 

24/02/2017

Monologue de l’ombre : Antoinette Rychner

Rychner bon 2.jpgAntoinette Rychner nous fait glisser sur un texte accidenté. L’héroïne éponyme y acquiert une psychologie délicieusement absurde qui s’articule dans diverses directions au point de laisser le lecteur tétanisé. Avec une barbarie subtile l’auteure amasse des troubles au sein d’une vie devenue réversible. Mais ce système de rupture est magnétique. Les phrases s’insèrent dans les vides qu’ils fabriquent afin de proposer une image brouillée.

Rychner BON.jpgNéanmoins les aberrations se moulent avec sérendipité. Il s’agit avant tout d’émettre une suite concertée de pertes de repères. Ils délectent le lecteur là où - qui sait ? - son propre chaos se réanime. Les lignes chavirent comme l’héroïne. Elle s’éloigne de son existence sans pour autant entrer dans celle des autres. La tour d’ivoire se double d’une défense d’y voir. Un vide sociable s’instruit et s’épanouit au sein d’une forme d’isolement. Existe le fond d’une course qui ébruite la solitude, capte la mise en abyme d’un cas désespéré. On le sait depuis Musset, celui-là est toujours le plus beau.

Jean-Paul Gavard-Perret

Antoinette Rychner, « Arlette », Editions Les Solitaires Intempestifs, Paris.