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17/08/2014

Le miroir sans buée de Claudine Gaetzi

 

 

 

 Gaetzi.jpgClaudine Gaetzi, Rien qui se dise, Prix de poésie C. F. Ramuz 2013, Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens,29 CHF, 17,40 €, 70 pages, 2014

 

 

 

« Rien qui se dise » ramène  au désert des mots, à leur si long présent et leur si insistant et paradoxal avenir.  Quoi de mieux en effet que l’écriture pour dire ce que les mots semble ne pas pouvoir faire  ?  Dès lors et en dépit de son titre le livre instaure l’acte de naissance où se rêvent les choses par le chant qui en révèle les distances dans la profondeur du temps. Celui-ci n’est plus l’absolu passé de la mélancolie dont souvent la poésie se contente. Claudine Gaetzi sublime l’impossibilité du mot en désertant son désert et en le faisant  exister dans des canyons d'attente. En conséquence même si dans une chanson (dont la Vaudoise doit sans doute renier avec raison l'emphase)  " Avec le temps va tout s'en va ", demeure la puissance d’une voix dans son presque silence. Parfois elle hésite mais se redresse « avec ratures et béances ». Surgit un visage, un geste, la diaphanéité de l’air. Gaetzi 2.pngFace à une poésie abstractive et une écriture du désastre l’auteure retient «  le ciel et sa couleur, les images qui précèdent la pensée » dans la folie d’un voir et d’une comment dire exceptionnels. La créatrice réduit sans cesse la surface des mots jusqu’à leur presque disparition. Le presque est important : c’est là que tout se joue. Encore et encore. Afin que surgisse le visible ou le vide en soi comme dans le monde là où la musique des mots arrive à transformer la nostalgie et la mort en échos et tremblements vitaux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/08/2014

Celle qui a renoncé au monastère et qui aime la Suisse : entretien avec Irina Rotaru.

 

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Irina Rotaru ramasse le chagrin ou le sourire qui tombent pour les transformer en rire. Elle traverse l’art du temps telle une passagère clandestine. Ses dessins sont souvent érotiques mais l’artiste n‘a pas vendu son âme à la luxure. Le rire sexuel qu’elle ose est parfois au bord des larmes. Mais ses femmes veulent que leurs flammes restent de glace et que leur neige se transforme en brasier. Quant aux hommes ils ne se séparent jamais d’eux-mêmes, de leur singe savant et leur cordon ombilical. Dans tous les cas en de tels dessins c’est le silence qui parle. Bref Irina Rotaru montre ce qui dérage : l’autoérotisme, l’amour tarifé (où la soumise n’est pas celle qu’on croit) et la pure dépense. Ses dessins connaissent le tranchant des incisives mais les caressent de l’intérieur. Ce sont un langage codé qui n’a plus besoin de mots.

 

 

 

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  Le réveil

 

 

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Les prémisses de l'imagination

 

 

 

A quoi avez-vous renoncé ? Au monastère

 

 

 

D’où venez-vous ? D'Allemagne et de Roumanie

 

 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Une blague avec une tortue que très peu comprennent

 

 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Un chien

 

 

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Du chocolat, une banane

 

 

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Tout

 

 

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Un poster dans la chambre de mes parents avec le tableau Sybille de Clèves de Cranach l'Ancien

 

 

 

Et votre première lecture ? « Le Château » de Kafka

 

 

 

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le corps féminin ? Je suis une femme quand je dessine le corps masculin, je suis un homme quand je dessine le corps féminin

 

 

 

Quelles musiques écoutez-vous ? Une question très personnelle, la liste serait trop longue

 

 

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « La Danse de mort » d’August Strindberg

 

 

 

Quel film vous fait pleurer ? « L'année des treize lunes » de Fassbinder

 


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Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? E.T.

 

 

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A quelqu'un dont je n'ai pas l'adresse

 

 

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La Suisse

 

 

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Ceux qui étaient ou qui sont dans une évolution constante

 

 

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un grelot

 

 

 

Que défendez-vous ? L'humour

 

 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Que l'art et l'amour c'est pareil

 

 

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Diarrhée intellectuelle

 

 

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Y a-t-il seulement des mauvaises réponses ou y a-t-il aussi des mauvaises questions?

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 10 août 2014.

 

 

 

11/08/2014

Les folles sagesses d’Isabelle Guisan

 

 

 

 

 

 

Guisan.jpgEn attendant - comme chacun - son exécution capitale Isabelle Guisan poursuit une œuvre ouverte sur les autres et le monde en toute discrétion. Libre, aux Pater austères elle préfère les Ave Maria  qui « sonnent » en textes intimes et drôles et en collages des plus fascinants. Ses travaux demeurent l'inverse de la bamboche masculine. Ils permettent d’affronter nos cauchemars et nos fantasmes. Images et textes forgent le vrai  pour exalter l'artifice et garantir des moments parfaitement inutiles où l’œuvre  préserve un sens du concret que la Lausannoise ne confond pas avec celui de la réalité. D’où ces rendez-vous figuraux qui ne sont en rien de vagues aspirations à la rêverie et à l’érotisme. Aux fragrances d’alcôve est préféré le parfum de l’humour par le jeu du collage. Sous ce mode ravageur la créatrice remet en question les narrations sentimentales. Elles brouillent les cartes du tendre loin des salamalecs libidinaux et par différents glissements astucieux et prégnants. Images et textes deviennent les icônes d’un anti-conte de fée. Il fait place à un compte de faits d’un passé révisé hors de l’illusion comme du dédain. Les hommes ne sont plus des avortons planeurs qui s’installent dans la carlingue d’un corps féminin comme des bouddhas sur leur lotus. Ils échouent en off des images au profit de sylphides plus ou moins négligentes de leur destin. Loin d’idéaux à efficacité mécanique, l’art d’Isabelle Guisan  prouve que celui peut  combattre l’indigence  de l’existence et du temps qui passe. Chatouillant sous les branches les saules pleureurs elle les tord de rire en développant des narrations subtiles où la force de gravité fait salon.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

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