gruyeresuisse

26/08/2020

Luo Mingjun : proximité du lointain

minjuin 2.pngLuo Mingjun, "Lointains", Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 9 septembre au 17 octobre 2020.

Le lointain eu égard au temps que nous traversons prend ici une expression plurivoque. La Covid-19 étendant son empire a créé confinements et fermetures bref le repli des ailleurs si bien que ce qui demeure éloigné devient une sorte de rêverie nostalgique voire de nouvelle utopie. Luo Mingjun plus qu'un autre sait ce qu'il en est. Installée en Suisse depuis 1987, l’artiste chinoise exilée et qui a perdu sa nationalité d'origine l'associe à son présent européen dans sa quête identitaire là où des images en effacement surgissent de sa mémoire.

Minjuin.pngExistent en conséquence plusieurs faces du lointain dans ses peintures (grands formats) où elle reprend des sujets récurrents : le magnolia vu depuis sa fenêtre d’atelier. Surgissent désormais du fond - habituellement vide - des ombres vaporeuses. Elles deviennent des nimbes de ce qui ne peut se saisir. Liant la technique occidentale de la peinture à l’huile et les variations orientales de l’encre de Chine orientale, lumière et ombre, plein et vide, lié et délié créent une atmosphère particulière liée à chaque blessure de la créatrice. Le réel tel qu'il est s’ébrèche la peau à l’annonce du mouvement en un murmure d’invisibles rituels. Se démantèle la promesse de la parole. Mais à sa place un jaillissement de silence devient l'immobile frénésie du signe soulevé par le tremblement de l’effacement.

mINJUIN  3.jpgEntre présence et absence le vaporeux joue à plein là où parfois du magnolia ne demeurent que des fragments dans un mixage d'ombre et de lumière. Rien n'a lieu qu'un lieu étrange et pourtant reconnaissable. Il suggère autant le repli apaisant qu'une forme d’emprisonnement d'aujourd'hui mais aussi de tous les temps. S’agglutine et s'embrase un indicible dans la cavité de la toile dont le "ventre" devient quelque peu implicitement sardonique. Mais poétique tout autant là où la lumière se mâche à la nuit en un raclement lunaire afin que suinte l'indicible.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/08/2020

Nina Malo : dilatation des profondeurs

Brand.jpgNina Malo commence ses études d'art et de joaillerie en 1992 à Cape Town (Afrique du Sud) puis les achèvent à la HEAD , section Bijoux-objet. Installée à Carouge dans son atelier, elle poursuit sa quête de beauté et d’harmonie par la création d'oeuvres absolument impeccables. Et ce qu'elle qu'en soit la matière. L'artiste saisit la vue par la sélection d'un certain mode d’éléments particuliers plus ou moins abstraits. A la place de la "voix" de la nature une autre vient habiter l'espace.

Brand 3.jpgDans cette exposition la sculpture en céramique constitue une sorte de mise en rêve des formes volontairement minimales et le rébus qui les habite. Lignes tendues, espaces comblés accordent ardeur, rondeur et plénitude par l'imaginaire et le travail de l'artiste. De telles formes ouvertes ou fermées n'ont pas besoin de bouquets pour les cueillir. Elles se suffisent à elle-même et font que l'impossible verbe trouve à défaut de parole une vision.

Brand 2.jpgPar un monde constitué de formes natives l’artiste crée un "grand verre" ou un grand large parfaitement cerné afin de redécouvrir l'être caché dans son feuillage singulier proche parfois de l’abstraction. Du moins en apparence. Par de telles oeuvres de félines pensées trouvent un passage, une présence tout en préservant leur mystère.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Nina Malo, "Sculpture céramique", Galerie Marianne Brand, Carouge-Genève, du 29 août au 19 septembre 2020.

23/08/2020

Hala Ezzedine à Chêne Bourg

Kazma.pngHala Ezzedine est une artiste libanaise. Aînée d’une famille de neuf enfants dans les montagnes libanaises, elle dessine, peint puis enseigne l'art aux enfants réfugiés syriens dans son village. Pendant des années, elle fait le trajet de ce lieu jusqu'à à Beyrouth (3 heures de bus par trajet), pour y aller peindre encouragée par Saleh Barakat grand défenseur des jeunes artistes. Il lui permet de présenter sa première exposition. Elle a depuis elle a reçu plusieurs prix dans son pays.

Hala.pngLui est proposée une résidence à Genève chez Analix Forever, la galerie de Barbara Polla qui privilégie les collaborations avec de nombreux acteurs du monde de l’art. Partagée entre son amour pour une ville qui lui a tout donné et le besoin de se protéger, Hala Ezzeddine va quitter pour la première fois les frontières de la mort : "Ce n’est pas tant la peur de mourir qui me pousse à partir, mais la peur de m’assombrir encore plus. J’aime Beyrouth, et lorsque, le lendemain de l’explosion, je suis montée visiter mes parents, il me tardait d’être à nouveau au cœur de ma ville qui saignait ; impossible de faire taire ce qui hurlait en moi, comme s’il me fallait souffrir avec les souffrances des autres. Mais en même temps, tout ce que j’avais vécu remontait à la surface. » ecrit-elle.

Hala 2.pngL’Ambassade Suisse à Beyrouth lui a permis d'obtenir un visa. Elle est recommandée par son ami Rahman Katamani. "L'atelier AMI" à Chêne Bourg, lié à la galerie Analix Forever,  lui ouvre ses portes. Parmi les dessins, réalisés à la mine de plomb qu'elle a ramené du Liban, a des portraits de ses élèves. Ils parlent de l'innocence et l'enfance et de la violence qui l'entoure. Il s'agit de regagner du terrain, là où la cruauté et l'indigence politique ont tout détruit et où le poids du réel est trop important. Le dessin tente de s'introduitre dans les brèches de la catastrophe. Avec l’espoir "ultramince" - dit la créatrice - de donner, comme tous les artistes de l'exposition, une issue au marasme via des récits de hantise pour offrir un accent plus fort à la volonté de témoigner.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hala Ezzedine, Atelier AMI, galerie Analix Forever, Chêne Bourg, en résidence jusqu'au 2 octobre 2020.

 

 

 

 

Hala Ezzedine, "Women at Work", Atelier et galerie AMI, Chêne Bourg, septembre 2020.