gruyeresuisse

12/08/2013

Théo&dora :espaces paniques, espaces poétiques

 

Theo 1.jpgFaçon peut-être de se battre avec tous les contrastes Théo&dora joue sur les divers axes de l'espace. Elle envahit parfois aussi son volume : en bas, en haut, sur les côtés, en son milieu usant pour cela de toutes les matières et de toutes les figurations au sein de ses installations. Avec "Escadrille" (Centre d'Art de Neuchâtel) elle a lardé l'espace de 109 avions de papier au format A3. Au Château de Portemuy (Jura Suisse) ses "dindonnades" peuplent le lieu de volatiles dodus faits de papier mâché, de glucose, de cordes et de mastic. "Ils courent sur leurs pattes fines, tout pas finis, tout pas vêtus". Parfois encore elle monte des blocs ("En attendant Ulysse ») qui deviennent des pierres d'appels faite de modules rectangulaires et ce afin que la figure mythique retenant son attention  "l'appelle, lui dise des mots, l'embrasse". Au besoin elle fait appel au tarot de Marseille pour (faute d'Ulysse) embrasser la lune à la lumière du jour tandis qu'ailleurs elle fait pleuvoir des perles dans une dimension panique et surtout poétique.

 

Théo&dora propose ses délocalisations productrices de paradoxes incessants. La créatrice envahit l'espace pour le reconfigurer de ses empreintes aussi prégnantes que subtiles si bien que chaque œuvre surprend par ses structures et leurs dimensions oniriques. Tout devient éblouissant. Existent des effluves d'images et leur magie. Parfois elles rendent visibles leurs structures sous-jacentes parfois elles demeurent invisibles sous comme sous une peau de lait immaculée. L'artiste place donc ceux qui assistent à ses actions ou regardent ses sculptures et ses installations en un ici et un ailleurs. Tout devient (même lorsqu'elle s'empare du bois) aérien atmosphérique.

 

théo 2.jpgLa poésie devient labyrinthique en ces espaces reconstruits dans laquelle la masse initiale est réduite en miettes. L'œuvre ressemble parfois à un espace soufflé, parfois à une tour de Babel.  Partout surgissent les échos d'une double conscience plastique.  L’une prétend que la sobriété cause sa perte, l’autre affirme que son absolue ébriété rend les dieux mâles désespérables. L’une pense que les coupables ne sont pas les esprits mais les hommes, l'autre estime que tous passent à côté de la vérité. L’une n’a ni chaud ni froid, l'’autre chante l’apocalypse mais dans les deux cas tout passe par la transfiguration de la matière.  En surgit sa fulguration. Preuve que  Théo&dora n'imite pas un espace, elle produit sa métamorphose, sa fable par des montages hybrides, hétérogènes. Les créations n'ont plus rien à voir avec des catégories précises. Et il n'existe pas de raison de vouloir les ramener à une mémoire entendue comme passé. Et même lorsqu'elle évoque Ulysse, l'artiste sait qu'il n'est plus ici. D'ailleurs l'a-t-il été un jour ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/07/2013

Christine Streuli vers un autre théâtre du monde

 Streuli.jpgChristine Streuli, Edited by Fanni Fetzer. Text by Fanni Fetzer, Terry R. Myers, Michele Robecchi. Hatje Cantz, 240 pages, 60 E., 2013

 

L’artiste suisse Christine Streuli (née en 1975) est une des figures montantes de l’art international. Faussement décoratives ses œuvres sont emplies de couleurs et d’ornementations sur de grandes toiles qui la rapprochent d’une artiste telle que Beatriz Milhazes. Le livre que lui consacre Fanni Fetzer permet de donner pour la première fois une vision large d’un travail dont l’inspiration est puisée à de multiples sources (du pop art à l’art extrême oriental)  afin de faire éclater les formes, les couleurs.

En 2007 Christine Streuli fut invitée à la Biennale de Venise pour représenter son pays. Elle utilise des systèmes de symétries, de répétitions, de « mosaïques » fondées sur diverses techniques : crayons, pinceaux, sprays, décalcomanies afin de créer la plus haute attention sur l’artificialité de la peinture.  Ces transpositions n’empêchent pas - au contraire même - un contact direct avec la peinture que la créatrice met en scène en divers plans. Elle passe  du mur au sol afin de voir ce qui naît en de tels montages.

Streuli 2.jpgChristine Streuli s’interroge par son travail afin de comprendre comment le dessin apprivoise l'image et quelle image s’apprivoise à travers lui. La créatrice fait tomber bien des tabous en ne renonçant pas à celui qui reste une "tare" selon les critères contemporains : l'ornementation. Mais en même temps elle la transgresse jusqu'à poser la question de l'identité du sujet humain. A la fois il apparaît et disparaît dans ses œuvres. N'en reste souvent que le luxe des habits. Un luxe qui recouvre un fantôme et ses flocons d'absence à travers les rythmes que chaque peinture propose. Celle-ci devient une suite d'exils et de déplacements là où le plaisir ne fait jamais défaut. Si bien que la peinture est plus solaire et lumineuse que jamais. Ne garderait-elle ainsi un subtil parfum de femme ?

05/07/2013

Ariane Arlotti : lieux du corps

Arlotti 2.jpgLa photographe Ariane Arlotti vit et travaille à Genève mais elle parcourt souvent le monde. Ses portrais et autoportraits sont d’une qualité rare et d’une extrême exigence  comme le prouvent ses  « Portraits aux fruits », « Portraits aux pierres » ou encore « Autoportraits à deux ». De plus en ses travaux  le regard de l’autre fait partie intégrante de son approche : avec et par exemple « Vous êtes étranger ? À quoi ? » ou « Hétéropride ». Ajoutons que l’artiste a créé parallèlement deux importants collectifs : l’OMR (Organisation mondiale de la réflexion) et l’AAH  (Artistes associés homosexuels). Cet engagement traduit l’intérêt - comme  chez une Nathalie Gassel par exemple - sur le corps dans sa dimension  allégorique.

Tout dans les portraits d’Ariane Arlotti reste à la fois offert mais distancié. Car si la photographe n'a cesse d'entrer dans l’intime de l’autre ce n'est pas pour le hanter mais afin d’en proposer l'altérité. Fantôme ou réalité, l'autre devient moins l'appât que l’abri d’une identité qui demeure néanmoins énigmatique. Celle-ci se définit par les dépôts ou plutôt par les mises en scène de « process » figuratifs. A l’aide d’indices (deux bananes sur le cou d’une femme par exemple) chaque photographie aborde les problèmes de la perception visuelle et la découverte du réel du corps quelle qu’en soit sa nature (féminin, masculin, religieux, sportif, politique) . Toutefois l’artiste se refuse à une simple narration sous ce qui se voudrait une confidence. Sinon une confidence pudique, distanciée.

L’œuvre demeure complexe. Elle dévoile autant parce ce qu’elle montre que par ce qu’elle suggère.  Restent des  bribes, des reflets, des troubles. Ils renvoient implicitement à un hors-champ significatif qu’il s’agit d’imaginer ou sur lequel il convient de réfléchir. Tout demeure, comme l’écrivait Mallarmé,  « à l’état de lueur». Dès lors et pour rester avec le poète « rien n’aura lieu que le lieu » mais il faut le comprendre tel un écran labyrinthique tant les stratégies d’Arian Arlotti impose le questionnement du visible.  

Arlotti 3.jpgEn conséquence l’usage de l'intime n'est en rien un prétexte à des visions romantiques ou fantasmatiques. Il ne se limite pas plus à l’évocation d’une atmosphère néo-réaliste. Chaque photographie demeure une prise décalée capable de prendre le voyeur à son propre jeu. Les  images  errent entre vapeurs et couleurs plombées si bien que le spectateur s’il regarde trop distraitement  peut être roulé dans la blancheur de farine.

La photographe produit en conséquence une œuvre au statut particulier. La créatrice enchâsse sa propre histoire dans la grande question du secret. Celle-ci rebondit sur une autre interrogation : trouver qui est le sujet du sujet. Intérieurs ou espaces publiques deviennent des demeures de hantise et de méditation. L’inquiétude reste donc bien la faille ordinaire de la création photographique. Là où l’évidence pourrait régner tout capote, diverge. Bref Ariane Arlotti fait planer et partager le doute là où tant d’autres croient offrir des évidences.

Jean-Paul Gavard-Perret