gruyeresuisse

14/04/2015

Nadine Agostini : anti-mémoires

 

Agostini.jpgNadine Agostini, "Dans ma tête",  Editions dernier Télégramme, 48 pages, 2015

 

 

 

Nous  n'habitons que le refleurissement de nos cendres. C’est pourquoi Nadine Agostini tente l’impossible : un entretien aussi infini qu’en morceaux avec une destinatrice définie ainsi : « tu ne peux savoir comment je pense tant que tu n’as pas dans la tête ce qu’il y a dans la mienne ». Le rêve semble fou, démesuré. Il n’empêche que les cendres "refleurissent" à la rencontre de ce tu (angoisse comprise)  qui se définit non par ce qu’il est mais par ce qu’il n’est pas : « tu n’as pas été anorexique », tu n’as pas eu peur d’être boulimique ». Très vite pourtant le rêve se transforme en cauchemar : ce « tu » n’est pas un autre mais rien que l’autre je. L’humour - pris d’abord pour léger -devient d’une gravité rare : celle  d’une crise permanente et d’un  doute transmué en apparente plaisanterie d’usage.

 

 

Agostini 2.jpgL’écrivain(e) qui feint de ne pas tomber amoureuse de Kevin Spacey chaque fois qu’elle voit un de ses films, s’engage en un mouvement de descente. Elle n’est interdit de penser que lors de ses obsèques elle ne voudra que le stricte minimum c'est à dire elle-même. En attentant elle propose les plus subtiles et convaincantes anti mémoires. Se mêlent fin et faim dans un jeu de miroirs fait pour brouiller moins les jours que leurs instants. Par antiphrases  Nadine Agostini permet aussi (surtout ?) de donner corps à sa phrase chérie  "Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginée."(Henry James). Peut alors faire écho une phrase  de l'auteur qu'elle n'aime pas du tout mais qu’elle a trouvé dans son sac : "Aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie." A bon entendeur, Salut !

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

10/04/2015

Marie-Laure Dagoit : passé empiété sur marinière J-P Gaultier

 

 

 

Dagoit.jpgL’écriture de Marie-Laure Dagoit s’engendre souvent au seuil de l’absence. Chaque mot semble échouer à dire, feint de passer à côté mais c’est le moyen d’éviter la parodie de croire trouver  un sens à la vie qui n’en a guère. L’auteure fait de chacun de ses textes un arceau ou une île (l’il y est jamais loin mais pas si près qu’il pourrait le penser). En chaque livre surgissent des caresses mais aussi des grondements sourds, des ricochets, des déchirures. Beaucoup d’humour aussi - toujours au second degré.

 

 

 

Dagoit 2.jpgMarie-Laure Dagoit vagabonde, s'ennuie (parfois), erre, hume, goûte. Elle est gourmande, curieuse. Et intrépide. Elle quitte des paysages familiers pour aller explorer des grottes, des récifs. Ici même, ici bas. Elle semble parfois pouvoir être retenue prisonnière mais reste fugueuse même lorsqu’elle s'enlace à des déferlantes. Serpentine dans ses affolements, tentatrice entre dérision et tentation, elle se propulse vers une de ses obsessions littéraires ou artistiques : dada, surréalisme, Beat Generation, éros énergumène. Puis elle reprend à la fois son travail d’éditrice et son chant de Sirène pour entendre gémir des marins animaux plus que des animaux marins. Néanmoins la Méduse se veut rétive à la confusion des affects et à la communion des seins.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Marie-Laure Dagoit, Soins d’une poupée, 8 E.., A Cœur ouvert, 25 E., Ce que je ne dis à personne, 6 E., Editions Derrière la Salle de bains, Rouen.

 

 

 

 

 

04/04/2015

Rochelle Goldberg "rose de personne"

 

 

 

Goldberg 3.jpgRochelle Goldberg, « Cordon sanitaire » Quark, Genève, 28 mai - 11 juillet 2015.

 

 

 

Le blanc et le noir accordent au monde tel que la Canadienne le dévoile une carapace. Elle reste néanmoins sirène en un foutoir de fragments  qui étiquettent ses œuvres. Photographies, sculptures, installations  évitent le naturel  et les chimères attendues.  L’œuvre devient la psyché décalée du réel mais qui renvoie néanmoins une certaine jouissance visuelle  à la lumière particulière cérémonielle et froide en ce qui tient en partie d’une  métamorphose mystique.

 

 

 

goldberg bon.jpgLes espaces qui s’imbriquent, se chevauchent ou à l'inverse s'éparpillent mêlant le blanc au noir arrachent les données premières du réel. Le seuil de connaissance passe par le choix d'une fusion élémentaire lié aux contradictions de la vie plus qu’au passage du temps dont la couleur serait le symbole.  Ne règne plus que la monodie des noirs, la gradation de leur densité, le rythme de leurs formes. Surgit un chant grave et prenant. Le monde se désépaissit, s’estompe et devient la « rose de personne » chère à Celan.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret