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31/12/2013

Laurence Courto : Creux et Emergences

 

 

 

 

 

 

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Laurence Courto, InterArtmania, Lausanne,  janvier 2014.

 

 

 

 

 

 

 

Fondée en la seule « substance » de son langage et de sa manière l’œuvre de Laurence Courto repose sur une discipline d’existence et de création. Elle  saisit le multiple et l’Un dans un mouvement aussi rupestre et primitif que postmoderne. S’abandonnant au geste de la main et du corps l’artiste ne retient du monde que l’élan à la recherche de la simplicité. L’œuvre surgit autant de l’intellect de l’artiste que de la pulsion de son corps. Celle-ci est traduite par le geste où tout commence à la fois hors et dans le contrôle.

 

Ménageant une marge pour l’espace l’artiste par ses attaques crée divers types de courbes et de lignes. Emane un univers des profondeurs  mais il est tout autant cosmogonique. Le monde des apparences se trouve métamorphosé.  S’y éprouve un souffle et son élan venu du fond des temps comme du fond de la conscience (et de l’inconscient). La fonction première de cette manifestation picturale reste la recherche d’une émotion impalpable semblable à l’œuvre elle-même   : vivante, non fixée, mouvante, sublimement "inachevée".

 

Emerge de l'organisation de chaque toile une sauvagerie soudaine de la matière et des graffiti reprise en mains pour un affrontement avec le signe humain. Alliances - plutôt qu'identifications - tiennent l'espace ouvert dans un accord volontairement imparfait, une instabilité féconde venus autant de la méditation que de l'acte créateur qu’elle prépare. Entre attente et jaillissement, l'artiste crée une dispersion de parcelles sauvages, d'amorces dans la poussée et l'attirance. Elles ramènent à un principe de vie que les Egyptiens nommaient Ka.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 


 



 

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27/12/2013

Les beaux draps d’Anna Jouy

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 Anna Jouy, « Agrès Acrobates », editions P.i. sage intérieur, Dijon, 8 E., 2013

Voir aussi :

  www.jouyanna.ch

 

 

 

De Fribourg, Anna Louy amasseuse de tonnerres et d’éclairs propose ses lignes de fuites dont l’éloignement fait le jeu de la proximité. Par bouffées d’ironie et sans la moindre condescendance pour elle-même elle propose des saignées rieuses et douloureuses pimentées de frasques et de la « sagesse » qu’apprend le dur désir d’exister. Ses coups de foudre parfois illuminent, parfois terrassent.  La poétesse n’en fait pas pour autant un fromage. Gaie et lucide elle défait les filasses des émotions qui s’enchevêtrent dans les siphons des jours. Le temps passe. Anna Jouy en sauve l’apparence sachant qu’il vaut mieux faire envie que pitié au moment où  elle estime (à tord) avoir dépassé le cap de bonne espérance.



 

Avant qu’il soit trop tard rappelons-lui que l'incohérence du cadastre de son "chemin faisant" peut encore s’inverser. Derrière les figures « animâles » il arrive qu’une autre moins bestiale surgisse. Un train peut en cacher un autre sans risque de danger : au jeu de l’amour un bon numéro est toujours possible.  Souhaitons-le à celle dont l’écriture enivre. Plutôt que de passer à l’encaustique ses miasmes et « foirades » elle les tourne en dérision. L'écriture sidère de charmes virulents. Les mots sont crus mais ailés car justes. Ils désenclavent de l'étreinte du vide et  diffusent en la hantise de l'air un tremblement de vie. Pour la remercier rappelons à celle qui se croît dans de beaux draps (en toile de Jouy bien sûr) qu’après le crépuscule et une bonne nuit de sommeil l’aurore existe. Afin de la faire patienter nous donnerons à l’insomniaque rêveuse un bon somnifère et lui rappellerons  que sa poésie rapproche de la lumière. Elle déchire l’abécédaire des sorts qu'elle croit connaître, permet de ne plus louer ses erreurs parfaites et laisse espérer quelques printemps supplémentaires.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/11/2013

Marisa Cornejo : le corps est un songe

 

Cornejo couv.png Marisa Cornejo “I am – Inventaire de rêves”, coll Re-Pacific, art&fiction, Lausanne, 176 pages, 45 chf, 30 E.

 

 

Il existe divers moyens de transgresser l'image comme l’existence. Marisa Cornejo déplace les deux non pour les esquiver mais pour les déplacer vers une autre matière. Et l’artiste pourrait donc reprendre poir son compte « je suis la matière de mes rêves ». Elle prend la forme  d’ex-votos capables d’approfondir les monstres et les bonheurs de l’artiste. Le dessin ne joue plus sur la séduction : il offre une effraction de la conscience perceptive dans un langage qui mêle un art brut et les approches d’une Frida Kahlo. L’artiste  en un travail qui traite de la sphère la plus intime montre comment un autre moi et en elle et comment elle est dans ce moi. L'artiste se met en scène et à nu dans des dessins où remontent des énigmes. Un ignoré du corps est  rendu visible : non seulement la façon dont le corps parle le désir (qui n'est plus un "simple" désir sexuel) mais la façon dont le corps exposé parle au regardeur. Il n’est plus le voyeur prisonnier du leurre de l'identification car par le dessin la machine à fantasmer fonctionne à vide.

 

 

Pour certains lecteurs ce livre prendra valeur d'étrange délire. Les corps nus sont fort éloignés des modèles imposés par l'histoire de l'art.  N'hésitant pas à introduire (surajouter) des éléments incongrus au « réalisme » des images - ce qui est normal puisqu’il s’agit d’images de rêve – Marisa Cornejo propose une mémoire de l’inconscient. La nostalgie, l’exil, le déracinement se montrent et se disent de la manière la plus abrupte et exorbitée. Il faut sans doute un beau courage à l'artiste pour oser un tel travail. Osant interpeller le corps dans ce qu'il a de plus intime la créatrice d’origine chilienne ne veut rien prouver, son oeuvre n'illustre pas une thèse.  Mais avec elle le corps  devient autre, son « sens » est multiplié, non homogène. Il fonde un système poétique particulier.  Le livre ne représente  pas l'intrusion du corps dans le langage, mais l'acte du langage qui fabrique ce  corps.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret