gruyeresuisse

19/10/2018

Lori Cuisinier et les extases négatives

Lori Cuisinier.jpgLes photos de Lori Cuisinier viennent de son enfance. Elle construisit son image de la femme, son goût de l'art et sa relation psychosexuelle aux images à travers les magazines érotiques pour hommes. Playboy fut son miroir et la guérissait de sa propre image qu'elle jugeait godiche et osseuse. Hugh Hefner avait transformé la femme en "objet" idéal créé par et pour le regard des hommes.

 

 

 

Lori cuisinier 2.jpgL'artiste a changé ce focus et a ironisé ces images première mais non sans fastes. Ils augmentent la puissance de la femme en reprenant les standards à la Hefner pour mieux les détourner. Les femmes de Lori Cuisinier ne peuvent être apprivoisées et n’appartiennent plus au règne de l'homme et de ses fantasmes. Certes elles continuent de séduire mais selon une stratégie qui n'est pas la "bonne" pour eux". Bref, l'artiste libère ses modèles des tics et des tocs masculins par des compositions incongrues, ambiguës mais belles.

Lori cuisinier 3.jpgElle y soulève d'importantes questions sur le rôle, l’identité et la représentation de la femme dans la société comme dans l’art. Mais l'artiste se détache du discours féministe pur et dur pour un mix du fantastique et du grotesque. Ses poupées cachées inspirent un certain désir mais la photographie prend un aspect quasiment conceptuel. Le corps de la femme émerge de son statut de machine à fabriquer du fantasme. Elle devient un écrin à hantises. S'y cachent d’autres secrets que ceux qu’imaginent les émois masculins. L’artiste en inverse les effluves afin de les transformer en extases négatives.

Jean-Paul Gavard-Perret

17/10/2018

Sophie Calle et les causes non communes

Calle.jpgSuivre les traces de Sophie Calle (du moins celles qu’elle propose) est toujours un exercice d’intelligence que l’artiste fait partager. Multipliant les chemins de traverse elle transforme sa vie, ses expositions, ses livres en labyrinthe optique.

 

Calle 2.jpgCe qui semble tenir de la fantaisie personnelle appartient à la traversée du désir : pas forcément sexuel mais celui de l’image. Celle-ci et ici ne se donne pas d’emblée puisque recouvete d'un codicille où est précisée la raison qui a poussé la créatrice à engendrer un déclic.

SCalle 3.jpgeulement ensuite il convient de soulever son voile comme se soulève une jupe pour voir « dedans ». L'artiste joue de son pouvoir et de sa finesse pour créer un renversement des ordres et une manière de mettre le lecteur voyeur à contribution face aux dépositions phrastiques et aux process figuratifs. A lui d'achever le travail.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Calle, « Parce que », Editions Xavier Barral, Paris, 2018, 32 E..

16/10/2018

Hannah Villiger : damiers

Villiger bon.jpgHannah Villiger, « Block I, » Bild des Monats, Aargauer Kunsthaus, Novembre 2018.

Après des études en sculpture à Lucerne Hannah Villiger s’est concentrée uniquement sur le médium photographique. Elle l’utilisa pour montrer de manière fragmentaire, en « morceaux » et dans des montages concomitants son corps nu en damier. Toutefois ce travail se dégage de toute propension égotique et même érotique. Son corps devient anonyme. Dans ses prises le visage est exclu : elle ne pratique ni une stratégie psychologisante ou identitaire.

Villiger 2.jpgHannah Villiger demeura « sculptrice » dans ses clichés grand format afin de révéler la puissance du corps. Cassant les codes, « coupant » le corps du fantasme, les photographies créent un univers visionnaire et annonciateur d’une esthétique postmoderne  mais qui reste peut réceptrice à l’époque à la question du genre - même s’il est suggéré par la bande. L’artiste refuse de retoucher le corps. L’être dans la fixité de la photographie est rendu à sa nature énigmatique ironisée dans une suite d’immobilisations ou le dessus n'est pas forcément à sa place et le dessous idem. 

Villiger 3.jpgCette fragmentation ne rapproche pas du corps : elle nous en éloigne sans savoir vraiment de qui est ce corps et que fait-il.  En tout état de cause la nudité dans sa marqueterie reste un masque. Si l’image crée un miroir celui-ci est l’image de la première. Comme si parfois il fallait renoncer à savoir ce qu'il donne et produit. Parce qu’il y a une erreur en son "fond". Et une autre à la surface. Mais ce fut la manière pour la Suissesse de creuser le réel et le songe comme des continents. Dans de tels  chemins existe une présence énigmatique dont le regardeur se demande quoi faire sinon retourner à sa propre histoire et peut-être à sa nuit.

Jean-Paul Gavard-Perret