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12/02/2015

Isabelle Pilloud et le cœur des femmes : entretien avec l’artiste

 

 

 

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Par des traits épais, incisifs et les couleurs tranchées Isabelle Pilloud renoue avec une tradition apparemment naïve afin d’élaborer l’éloge tendre et discret de la féminité loin de toute recherche de l’ornemental ou du fétiche même lorsqu’elle peint des chaussures. Ses femmes d’ici et d’ailleurs portent le message d'un en dessous culturel. Persistent un doute existentiel et une perte d’équilibre - lorsque les pieds se croisent. Les femmes demeurent proches et lointaines. S’y cachent des blessures et des beautés particulières. Chaque femme semble en attente d’être reconnue mais sans pour autant chercher à être remarquée.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? L’idée de participer à la marche du monde… ou aussi une bonne odeur de café… ou encore, très prosaïquement mais hélas c’est une réalité, la liste des choses à liquider dans la journée.

 

 

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Ils ont été dépassés par la réalité, en mieux !

 

 

 

A quoi avez-vous renoncé ? À plusieurs métiers qui m’auraient sans doute passionnée. J’ai toujours été très curieuse, je me suis donc projetée dans de nombreux mondes auxquels j’ai dû renoncer au fil des années. Maintenant je sais qu’il y a des choses que je ne ferai jamais, il faudrait une deuxième vie pour cela.

 

 

 

D’où venez-vous ?  D’un pays bien joli mais trop petit. J’ai ce sentiment de Hassliebe (terme très courant en allemand, qui signifie amour-haine) envers la Suisse, que Dürrenmatt décrit si bien dans ses romans : je m’y reconnais complètement.

 

 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Des valeurs comme les sens du respect et de l’intégrité, et je m’en réjouis ; un peu trop le sens de la politesse, ça c’est parfois encombrant.

 

 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Un certain confort

 

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Un petit plaisir - quotidien ou non ? Le chocolat, quotidien

 

 

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? À vous de me le dire !

 

 

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Un autoportrait du jeune Rembrandt, qui m’avait beaucoup émue : il me révélait qu’un autre monde existait, le monde de la peinture, dans lequel j’entrais avec exultation.

 

 

 

Et votre première lecture ? Mes premières lectures féministes, que ma mère m’a mises dans les mains vers l’âge de 15 ans : cela m’a rendue attentive, cela m’a sensibilisée aux problèmes d’inégalité, cela m’a conditionnée et amenée au combat auquel je participe aujourd’hui.

 

 

 

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le corps de la femme ? Ce n’est pas tant une recherche sur le corps, mais plutôt sur le cœur de la femme. J’essaie de savoir à quoi la femme « fonctionne », quel est son moteur, qu’est-ce qui la fait aller de l’avant. Bien qu’étant figurative, ma peinture est plus psychologique qu’anatomique.

 

 

 

Quelles musiques écoutez-vous ?

 

En ce moment je suis vraiment fan de Stromae. Il m’épate complètement, ce jeune homme, avec sa musique dansante et ses textes qui nous mettent des baffes à tous les couplets. Mais mes plus grands bonheurs sont d’aller à la Philharmonie à Berlin. Tant la musique que le lieu me laissent toujours dans un état quasi euphorique.

 

 

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Je ne relis pas souvent des livres. Mais, en revanche et quand même dans le même ordre d’idée, je lis toujours volontiers les Simenon… ça m’aère !

 

 

 

Quel film vous fait pleurer ? Die Fremde (L’étrangère), de Feo Aladag, mon film  culte. Et les films à grande humanité, comme par exemple Les neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian.

 

 

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Je me le demande souvent… Sans doute celle que les autres voient. C’est typique des femmes, je crois : on ne se regarde pas vraiment dans le miroir, mais on regarde celle que les autres voient. Sauf quand je fais des autoportraits. Mais à ce moment-là je regarde les inflexions d’une ligne, les proportions, les volumes. C’est le dessin qui en résulte qui me révèle qui je suis !

 

 

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Joker. À des personnes que j’admire particulièrement, dont je me dis qu’elles n’ont pas de temps à perdre pour me lire.

 

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Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Berlin, bien sûr et sans hésitation. C’est la ville de tous les possibles, qui a vécu toute l’histoire du 20e siècle en pleine figure, avec ses malheurs et aussi ses bonheurs, jusqu’à clore le 20e siècle avec la chute du mur. Aujourd’hui il y souffle un vent de liberté et de permissivité incroyable, cela rend les gens créatifs et tolérants. J’ai aimé mes années de vie à Berlin, j’y ai fait des racines, ... ich bin eine Berlinerin !

 

 

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Je me sens proche de l’art allemand en général. Dont toutes les époques m’intéressent ! Je suis particulièrement attirée par les expressionnistes (j’ai carrément l’impression d’être de parenté avec Kirchner, si j’ose…), mais aussi par des contemporains comme Anselm Kiefer.

 

 

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Le plus beau cadeau d’anniversaire que j’ai reçu était un week-end avec des amis. Nous étions allés trouver Courbet à Ornans. Une joyeuse virée d’une dizaine de potes, magnifique. J’en reprends à tous les coups !

 

 

 

Que défendez-vous ?  La LIBERTE

 

 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?   C’est moche… et je ne suis pas d’accord.

 

 

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Ça me fait rire ! Je préfère Woody Allen à Lacan. J’aime bien l’humour autour de l’absurde.

 

 

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Ce que je souhaite au monde. Mais c’est une vaste question ! En quelques mots : je souhaite que cette terrible montée des inégalités cesse, car on fonce vers un mur. Quand on dit inégalité on pense économie. Mais pour moi, à la base, c’est une question de mentalité, de philosophie. Et je crois que c’est par les femmes que ce sentiment d’égalité, d’ouverture, de tolérance peut évoluer : je veux dire par les mères. Je suis d’avis que c’est presque elles seules qui peuvent faire avancer les mentalités. C’est pourquoi je crois aussi beaucoup au travail qui est fait dans les lieux de rencontres et de loisirs pour les filles, qui sont courants dans les quartiers sensibles de villes comme Berlin : les petites filles sont les mères de demain. Les artistes ont aussi un rôle à jouer dans ce projet d’un monde meilleur, car ils devraient solliciter l’attention et la réflexion.

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 9 février 2015.

 

 

 

 

 

10/02/2015

Jeu de mains n'est pas pas de vilain - Katja Schenker

 

 

Schenker.jpgKatja Schenker, “ Zementgarten ", EAC (Les Halles), Porrentruy, du 15 février au 12 avril 2015

 

 

 

Pour  Zementgarten   dont la commissaire d’exposition est Esther Maria Jungo, Katja Schenker  poursuit son travail d’action et de performance. Elle crée à Genève un « jardin » en ciment composé de structures  mouvantes où l’intervention corporelle joue un grand rôle. L'expo  est finalement constituée, de 5 photos d'éponges colorées, de  dessins au mur et au sol ainsi que de 2 stèles en béton, le tout   issu de processus performatifs. Les stèles sont  des positifs de  moulages ou plutôt d'intrusion de doigts dans de l'argile. Masse et fragilité se répondent là où différents types d’énergies et de matières entrent en jeu. Le rôle de la main y est essentiel. Il s’agit à la fois de « donner la main » à la matière puis de lui trouver des échos dans des pièces de porcelaine conçues pour l’exposition.  L’index et le majeur y deviennent le symbole de « l’outil » principal mais aussi développent l’idée non seulement « de jeux de mains,  jeux de vilains» mais de souligner un geste de paix.

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Existent un principe d’utopie, un scénario fictif pour une narration très particulière. Elle permet de repenser le statut de l'œuvre d'art et de son contexte de production au sein de la labilité d'une expérience sensible. L’idée de Sol Lewitt selon laquelle “ la machine fait l’art” et donc reprise à la base par la présence de la main. Celle-ci inscrit à la fois la subjectivité dans la création mais s'intéresse à la production d’œuvres d’art et leur construction. L’œuvre dans son ensemble crée un espace mental utopique. Il offre des pistes d’appréhension mais aussi une grande jubilation.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09/02/2015

L'immense petite prose d’Etel Adnan

 

 

 

 

 

Adnan Page couv.jpgLire permet parfois des illuminations. « Prémonition » d’Etel Adnan le prouve. L’auteure n’est pas une inconnue. Son œuvre plastique est reconnue dans le monde entier. Originaire de Beyrouth la créatrice connaît parfaitement le français et l’anglais. Elle commença son œuvre dans la première langue avant de passer à l’anglais pour des raisons politiques (guerre d’Algérie d’un côté, solidarité avec les mouvements américains contre la guerre au Vietnam). Elle opte pour  l’anglais en même temps qu’elle s’engage dans le langage muet de la peinture, devient auteure américaine mais connaît la notoriété en écrivant en français son livre le plus célèbre « Sitt Marie-Rose ». Engagée, représentante d’institutions, journaliste elle se frotte aussi à l’art lyrique (avec Bob Wilson et Gavin Bryars).

 

 

 

Etel Adnan portrait.jpg« Prémonition » restera un livre d’exception. Ecrit en prose il exclut la narration, la description  comme la pure spéculation philosophique. Dégagée des mots précieux ou des figures de rhétorique son écriture est l’exemple parfait de la recherche de l’insaisissable revendiqué comme tel. La vie dans sa complexité  devient un chant unique dégagé de  lyrisme. Il lie l’intime et le cosmos : « Je suis la tempête et je suis la nuit. Plus qu’une nuit d’orage. Une fusion des deux qui produit un troisième élément : l’énergie qui se joindra à d’autres ; mais je ne serai plus là pour le savoir » écrit l’auteure. Sans narcissisme elle dit écrire  pour aucune  postérité si ce n'est celle "rétroactive" de Choderlos de Laclos, Fromentin ou Beckett. Contrairement à ce dernier, éloignant l’écriture de tout désespoir et  morbidité comme de l’humour ou du dérisoire, elle atteint néanmoins à ses côtés un degré supérieur d’émotion et de vérité. L’écriture englobe et prolonge l’expérience humaine. « L’esprit doit planer au-dessus des forêts à la recherche de la rivière qui les nourrit » écrit celle qui précise « Il se heurte à ses propres doutes et tombe dans les gouffres où ses anciens méfaits grouillent toujours ». Le poème en prose ne se veut donc pas légende. Il cheville la femme à son œuvre comme l’être à l’existence dont les « ruptures donnent lieu à des nuits diluviennes. Nuits révélation de la nuit ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


 

 

 

 

Etel Adnan, « Prémonition », Galerie Lelong, Paris, 38 pages, 9 euros, 2015.