gruyeresuisse

13/07/2018

Cayo Scheyven et l’inséparable indistinct

Belge 3.jpgCayo Scheyven crée une archéologie du temps à travers le corps, le quotidien et leurs traces. De divers relevés et récoltes l’artiste recrée un univers d’indices où le jeu de presque rien fait le jeu d’une poétique de l’humain. L’artiste belge reconstruit l’idée du corps, de l’habillement ou du paysage avec humour et amour hors des sentiers battus. Ne se grisant pas forcément de lumière, la plasticienne cherche donc d'autres voies aux techniques de "prises de vue" afin d'offrir non une somptuosité mais une intensité neuve. A l'apparat du monde de l'ornementation succède l'interaction constante entre la surface du réel et sa profondeur afin de provoquer plus que de l'insolite : de l'impensé

 

Belge 4.jpgLa photographe isole toute une signalétique des êtres et du monde à travers le portrait comme par les éléments urbains qu’elle retient. Au signe original peuvent se mêler divers types de cassures et d’apparitions parasites ou imprévues. Pour capter le réel chaque approche devient une stratégie particulière. Mais toutes sont animées du souci d'atteindre sous la chair du réel une ossature temporelle. La représentation échappe ainsi au cliché. Elle permet un approfondissement des chemins de l'Imaginaire qui possède un caractère profondément physique.

Belge 2.jpgLe jeu de la segmentation fait celui du compact, de l'homogénéisation essentialiste. Cayo Scheyven fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une reconstruction où les impressions perceptives jouent avec l'émotion du "terrain". Chaque procédure devient un moyen d'errer au fond du réel dont il ne reste que des bornes et des empreintes. Ces "indices" deviennent le sujet dépouillé de l'œuvre. Non que le concret s'indétermine mais il se métamorphose à travers des zones, des seuils et des gradients. Une puissante vitalité soulève les images. Elles deviennent la capacité à ce qui fut d'abord vu à travers le prisme de la perception quotidienne de se porter vers un champ de réflexion sur notre condition d'êtres humains temporels.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Podolski et la Suisse

Podolski.jpgAuteur d’une livre magnifique il y a plus de quarante ans (« Absolument nécessaire – Editions de Minuit) , fondatrice du Montfaucon Research Center Joëlle de la Casinière, a publié à la même époque et republie aujourd’hui un autre livre ovniesque : celui de Sophie Podolski. Agée de 16 elle écrit et dessine « Le Pays ou tout est permis » deux ans avant sa mort.

Podolski 2.jpgLes deux créatrices ont créé des univers alternatifs et parallèles. Et en 1972 comme en 2018 l’éditrice republie ce livre dans sa seule version possible : comme il fut réalisé : sans un repentir, sans une page arrachée au blanco éditeur de 280 pages. Conçu en 2 mois il est rempli bord à bord, sans marge et dans un art incroyable de la structure d’une écriture vivante.

Podolski 3.jpgSophie Podolski a réinventé dans ce livre des lois de la vitesse, des normes en proposant un alphabet sauvage capable de faire crisser l’inconscient dans la quête d’un quelque part hors du monde. Le paroxysme de l’écriture répondait à une attitude introspective et calme chez l’artiste aux prises à son bestiaire viscéral et cosmique. En transe intérieure l’auteure inventa ce livre « parfait » lors d’un séjour en Suisse avec l’artiste Olympia Hruska. La Suisse fut pour elle « ce décor en carton pâte » qui lui permit ce paroxysmique de l’Imaginaire avant son retour au M. R. C. à Bruxelles. Sa directrice a créé un film en 2017 (« Dans la maison ») dont la seconde partie permet de découvrir l’œuvre de Sophie en un montage porté par la musique de Jacques Lederlin.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

12/07/2018

L’image qui revient - Claire Genoud

Genoud 2.jpgPas sûr que dans le grand chaos de la rentrée littéraire, la critique franco-française aura le temps ou la curiosité de lire le beau roman de Claire Genoud publié pourtant dans la collection « Domaine français ». La romancière n’est pourtant pas une écrivaine parmi d’autres. Ses livres de poèmes « Soleil ovale » et « Saisons du corps », « Orpheline », ses nouvelles « Orbe » et « Ses pieds nus » et son premier roman « La Barrière des peaux » font de la lausannoise une créatrice confirmée

« Lynx » le prouve. L’écriture s’y fait douce et âpre, implicitement érotique (mais rien n’est dit, tout est suggéré). Un monde étrange se lève sur une disparition : celle du père du héros : « Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. (…). Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi (…) C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. »

L’auteur suit dès lors le chemin de son héros non sans quelques flash-back : « Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital (…) De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. » Néanmoins pas question de l’oublier. Lynx a beau faire : « Père apparaît toujours plus grand dans sa tête » comme dans la maison d’enfance et dans la buvette où il travaille tout en prenant soin de sa motocyclette qui lui permettrait - peut-être - de fuir vers un Maroc rêvé et oublier. Mais quoi ou qui au juste ?

Genoud.jpg Quelque chose ou quelqu'un le retient de plus en plus. Non seulement par la puissance du passé mais par sa recomposition lors d'une arrivée intrusive de Lilia qui vient aider pour la saison à la buvette. Pourtant, à son arrivée, Lynx reste impassible. Quand il a besoin d’une fille, il appelle ses petites amies de la ville,  mais il remarque néanmoins la silhouette et les jambes nues de celle avec qui se produit progressivement un étrange nouage au sein d’un des étés les plus chauds du siècle  et au moment où  dans la forêt et ses alentours une menace pèse. Néanmoins il n’existe là nulle trame policière même si la mort du père reste une énigme.

 

Le roman possède d’autres ambitions : il demeure l’expression d’une quête sourde dont le héros ne cherche pas forcément la clé. Restent les rapports entre les êtres, les lieux, les choses dans la sécheresse comme la sensualité. Et tout compte fait c’est bien dans l’exergue de Francis Bacon que se donne « l’esprit » d’un si beau roman : « Dans la nature c’est violemment que les corps se portent vers la place qui est la leur, et paisiblement qu’ils s’y meuvent ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Claire Genoud, « Lynx », Editions José Corti, Paris, 2018.