gruyeresuisse

03/06/2013

L'Horror Vacui d'Emilie Zoé

 

 Emilie Zoé, « Empty », Autoproduit, Lausanne, 2013, CHF 10.

 

Emilie Zoé.jpgPendant deux ans la Lausannoise Emilie Zoé  a intégré le groupe d’Anna Aaron en tant que guitariste, « sampliste » et « backing voice ». Elle vole désormais de ses propres ailes et a enregistré pendant l’hiver son premier LP rock « Empty ». Les six compositions prouvent l’arrivée sur la scène qu’on espère bientôt internationale d’une artiste originale dont l’univers est marqué par une noirceur parfois abyssale.

 

Pour autant Emile Zoé ne cultive pas un monde gothique. Tout est plus subtil. La rage se teinte de modulations capables de disséquer des sentiments. Ils  vont de l’angoisse à l’espoir. A la fugacité de bonheurs secondaires succède un spleen douloureux. Progressivement il se dilue dans une  nostalgique prégnante avant parfois de revenir en soubresauts. P.J. Harvey n’est pas loin quant aux accents vocaux et l’esprit. Pour la couleur l’album rappelle le «Transformer » de Lou Reed.  Comme lui la Vaudoise s’oriente vers une écriture en abîme et une musique en arrachement continuel. Elles ouvrent l’univers du rock à une métamorphose. La musique y devient une voix moins lancé vers l’extérieur que vers l’intérieur. Elle est plus méditation que description.

 

L’album propose et impose des pulsations de vie intime. Son écriture les traduit en  se réappropriant la langue. Elle échappe an lyrisme trop carré. Une poésie particulière module le binaire. Emilie Zoé ne le renie pas pour autant. Sa musique dévore parfois les mots, dévore aussi la vacuité affiché par le titre de l’album. Comme la nature, l’auteur a en effet horreur du vide. C’est pourquoi elle l’habite dans des temps violents ou apaisés. S’y distinguent poétiquement des séries d’assonances et d’émotions Elles s’appellent, se succèdent, se complètent. Un tissage sonore gouverne le sens d’ensemble, le fait dévier, le précipice. On y suit les pulsations d’une œuvre qui avance à la fois par enchaînement et association.

 

Emilie Zoé 2.jpgDans le rythme de ces élans, cohabitent autant des chutes que des remontées, des nappes sonores que des raccourcis violents. La musique devient ou reprend sa valeur de poésie en acte dont on peut appréhender  la force et la vitalité plus adulte qu’adolescente. Tout est suggéré par la force de la sensation. Elle vient des racines du rock comme de l’univers d’une autre Emilie : Emily Dickinson. A l’image du langage de la poétesse américaine la musique s’abîme ici dans son propre mouvement afin de confronter le vide et le plein. . Parfois  narratif les titres restent avant tout tranchants.  Ils traduisent un désir obsessionnel et une ambition : donner à la musique rock une nouvelle anatomie où s’insèrent des scissions internes surprenantes. Rares sont les opus dotés d’une telle vertu énergétique et contondante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

28/05/2013

Virginie Jaton : la poésie sans concession

 

 

Virginie Jaton, "Absence en miroir", "Traces d'instants", Editions Raymon Meyer, (Pully) et « Sur le bruit d’une branche », Peintures de Claire Nicole, Editions Couleurs d’encre (Lausanne)

 

Jaton 3.jpgVirginie Jaton le rappelle de la manière la plus poétique que nous ne sommes pas que des âmes. Nous ressemblons aussi à des arbres. Lorsqu’ils sont coupés de leurs racines leur langage devient mensonge. Il  tronque et démembre C'est pourquoi la tentation du silence saisit parfois. Mais c’est là accepter de ne pas avoir de véritable existence.

 

Contre une telle extinction de voix il faut se battre. Virginie Jaton s’y soumet pour répondre au double problème de l’identité. A savoir  le "qui je suis" et le "si je suis". Sa poésie permet de connaître les propriétés physiques du feu des êtres « de bois » et d’en faire éprouver  la chaleur, la brûlure comme la cendre. L’auteur laisse sa langue (qui, elle, n’est pas de bois)  parler bien au delà de la seule volonté consciente. S'inscrit une avancée subtile en une économie particulière : à un  texte succède un autre texte dans un mouvement de volute.

 

Un tissu précaire, souple, délicat apparaît. En dessous palpite une chair que l'on ne connaît  pas ou trop mal. Il faut alors aller chercher chaque fois un peu plus loin dans les mots de Virginie Jaton. On peut s’y aventurer sans crainte car elle a biffé ceux qui  immobilisent dans une répétition.

 

Jaton.jpg Les siens luttent conte l’illusion de l’apparence et les effets de miroir. Le vide devient un vieux mur où les ongles du soleil se brisent. L’auteur rappelle ainsi la ténuité de l’être. Elle ne dissimule rien du peu que nous sommes mais suggère aussi un certain sentiment extatique de la vie. Sa poésie reste l’« erreur essentielle » qui donne par ses psalmodies voix au silence de l’être et en affronte le secret.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

22/05/2013

Catherine Bolle : lorsque les mots poules mouillées n'ont plus les plumes au sec

 

 bolle 3.jpgNote préliminaire : Pour ses travaux dans le domaine du livre de création, Catherine Bolle associe parfois ses propres textes à son travail plastique. Elle se met aussi  et surtout non au service mais en « repons » avec les auteurs qui la touchent. De grands anciens tels que Bachelard, Roger Caillois, C.F. Ramuz, Catherine Pozzi. Mais surtout des poètes d’aujourd’hui : Clara Blatter, Israel Eliraz, Mathieu Messagier, Jean Mambrino, Henri Meschonnic, Salah Stétié, J-L Giovannoni ou encore le photographe Olivier Thomann. Pour ses réalisations elle a travaillé avec les plus grands ateliers de gravure : Thiery Bouchard, Raymond Meyer ou encore L’Imprimerie Nationale de Paris.

 

 

 

Bolle 6.jpg  Sans les images le texte reste un théâtre pour les aveugles. Avec les interventions plastiques de Catherine Bolle surgit une ouverture de l’espace. Au tissage cérébral des mots se superpose le réveil d’un labyrinthe des langues, un maillage d’échos.

 

Souvent les mystères ne restent mystérieux que par la littéralité soustractive du langage qui forcément abstrait le réel. Face à elle les interventions de l’artiste mettent le feu à l’écriture. Le feu de l’émotion visuelle. Ses interventions sont tranchantes et non retranchantes.  Elles ne proposent pas de ces miroirs narcissiques qui  ont valeur  de néant. Il s’agit de plonger dans un autre miroir. Miroir de l’eau si l’on veut. Les mots noyés dedans s’y tordent. Si bien que l’idéalité des mots poules mouillés ne reste plus les pattes au sec. 

 

Bolle 1.jpgBien des poètes prétendent leur écriture à l’estomac  mais elle n’est qu’à leur boutonnière et pour que leurs textes soient vraiment  « radok et rak » (Artaud)  l’image n’est pas un mal. Au contraire. C’est même plus qu’un bien : une nécessité, une sauvegarde. Attention toutefois : il ne faut pas le dire aux auteurs concernés sous peine de les fâcher...

 

Dans la fugue de leur texte se respirent soudain un espace, une émotion nouvelle. Catherine Bolle poursuit leur apparition du corps de l’écriture à celui de l’image. Celle qui n’a pas de mots donne tout. Celui qui a les mots se donne à toute sa présence. Un espace est à l’intérieur de l’autre espace.

 

L’espace n’est plus à l’intérieur des mots ou des images il est dans leur cohérence défaite et recomposée selon un hymen particulière. S’y voit une lumière-nuit La nuit lumière de deux théâtres ou d’une scène en diptyque.  Il y a deux inscriptions, deux  étendues continentales. Le texte n’est plus tout à fait à l’intérieur de lui-même. Il n’est pas pour autant à l’extérieur de lui.  Idem pour l’image. En ouvrant l’un ou l’une l’autre s’ouvre. Quelqu’un parle dans les mots, quelqu’un dessine dans les images - non à leur place, ni dedans, ni dehors, ni même en travers mais entre elles et eux.

 

 Bolle 2.jpgIl s’agit non de lire ou de regarder mais de respirer pour se frayer un chemin. Se placer dans le temps et l’espace afin de découvrir ce qui serait sans cette métamorphose ni vu, ni pensé, ni dit : éther vague, chair du monde.  Grâce à Catherine Bolle la parole ne sort plus des mots elle vient de l’intérieur des images.  Elles ne sont pas seulement les visiteuses mais les marques d’une ouverture secrète, d’un passage étranger.  Elles sont la marque manquante du mystère de l’écriture.

 

Jean-Paul Gavard-Perret