gruyeresuisse

27/03/2014

Katrin Freisager : les rideaux de la Méduse.

 

 

 

 

Freisager 3.jpg 

 

Les "nus" féminins de Katrin Freisager sont troublants. Mais de manière particulière et au sein de cérémonies faussement paroxysmiques et froides. Le duvet pubien abandonne sa part de légende en devenant une vitrine opacifiée qui éclate en d'autres sortilèges que celui de la simple exhibition. La photographe protège le féminin de l'être. Il reste prêt à jaillir mais selon d'autres promesses que celles proposées par les photographes masculins. La nudité ne sert plus  la prospérité du fantasme car Katrin Freisager ne réduit pas le corps en objet : elle cherche à le montrer dans une objectivité qui prolonge l'écho le plus profond de ce qu'elle est elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

Le transfert par le modèle permet de reconstruire une identité féminine. Elle joue sur un rendu simultané des facettes intimes et publiques. L'intimité ne se remodèle plus selon nature : elle s’enrichit  par superposition de strates et de textiles parfois incompatibles.  L'artiste invite à une fouille archéologique symbolique : s'y cherche l’image d’une autre femme que l'homme (entendons le mâle)  côtoie tous les jours mais qu'il ne suffit plus  ici de "rêver".

 

 

 

 Freisager 4.jpg

 

 

 

Un regard différé est proposé afin d’interroger le statut ambigu de la féminité dans une société avide de cloisonnements et de pérennité.  L'artiste donne à voir le travail de sape salutaire de la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui révélée tend à occuper tout l’espace loin des stances qui  habillent d'impudiques fioritures un  regard douteux. L'impudeur de Katrin Freisager  est autre : elle ne fait plus de la femme le trophée lumineux de l’orgueil masculin.

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

25/03/2014

Sabine Tholen la carte et le territoire : Du même à l’altérité et retour

 

 

 

 

 

Tholen Bon.jpgSabine Tholen, « nous continuâmes à ramer sous les murs mêmes... »,  Halle Nord, Triennale  50 journées de la photographie, Genève.

 

Sabine  Tholen ne cesse de questionner le paysage, son récit, son histoire et sa reproduction. Avec « Nalé - un village suisse » elle s’intéressa à l’aide  d’une documentation photographique relative à ce “village-modèle” dans le Jura romand. Le village a été construit par l’armée suisse comme terrain d’entraînement au combat urbain. Les bâtiments restent vides et le village fantôme. Le caractère brut des immeubles, la largeur excessive des rues afin que  les chars puissent passer et la nature anecdotique des aménagements extérieurs donnent au visiteur l’impression de se promener dans une maquette à l’échelle 1. Ce relevé photographique et sa mise en forme par l’affiche, référencée à une identité graphique suisse, soulèvent une ambiguïté, entre un village typique presque de rêve et une cité fantôme. Sabine Tholen présenta dans un affichage de rues à Genève cette topologie légendée selon leur fonction dans les quatre langues officielles du pays. Dans un rapport mouvant à sa propre véracité, l’affiche fait écho à la stratégie militaire

 

Tholen.jpgL’œuvre devient ce que Wittgenstein nomma un « Tractatus » : à savoir un relevé modèle, une transposition parfaite du réel où l’image n’a plus pour but de proposer la ressemblance comme propriété fondamentale de la représentation. Une image qui représente un mur et une image qui ressemble à un mur deviennent deux procédures différentes. Elles peuvent se juxtaposer, se jouxter tout en restant indépendantes. L’artiste rappelle que toute image n’est qu’un relevé qu’elle soit en noir et blanc ou qu’elle soit une  image matricielle du type bitmap. Le spectateur ne sait où se situer dans des dispositifs complexes entre vide et plein, intérieur et extérieur, présence et absence. Dans la perte des repères et des contours demeurent des espaces qui sont autant d’ellipses et de laps. L’inconscient les franchissant, n’y voit parfois non l’altérité mais du même. Comme si tout franchissement était impossible. L’effet de réel est donc remis en cause par l’effet d’image. Cette dernière peut  atteindre un au-delà de ses limites habituelles comme la réalité elle-même traverse parfois les frontières du réel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Anne Perrier : fragilité de l’extase

 

 

 

 perrier.pngAnne Perrier est une poétesse d’exception capable de dire l’essentiel du métier de vivre : « Toutes les choses de la terre / Il faudrait les aimer passagères / Et les porter au bout des doigts / (…) Tout à l'heure les rendre / Comme son billet de voyage / Et consentir à perdre leur visage » écrivait-elle dès 1955 dans  « Pour un vitrail » ( Editions Seghers, Paris). Elle n’a pas bougé d’un iota sur ce point. Se voulant passagère provisoire du monde elle n’a cesse d’en célébrer la beauté : « Dans le jardin désert/ Un pavot glorieux / Danse pour toi seul ». Elle se laisser envelopper à l’épreuve du temps dans les lisères du jour comme lorsque la nui flamboie.

 

 

 

Néé à Lausanne Anne Perrier s’est toujours passionnée pour la poésie qu’elle veut musicale. Pour elle le poème n’a rien d’une rêverie mais  l’objet fruit d'une discipline qui  « n'est pas sans analogie avec celle qui transforme un amateur de musique en un musicien professionnel ».  Nourrie auteurs de chevet (entre autres Racine, Hugo, René-Guy Cadou, Philippe Jaccottet, Alain Borne Emily Dickinson) son écriture grave et limpide, fervente et discrète évoque la force et la fragilité au sein de la nature et de la surnature qui se mélangent dans les hautes herbes comme dans le  sable des déserts : « Si j'erre si j'ai soif / Je creuserai des puits /Dans le ciel ». Tout est dit  d’une existence mue par un désir profond d'unité intérieure et par la précarité qui fait tout le prix de la vie.  Anne Perrier  reste comparable à sa libellule suspendue au fil d’un été solaire :  « En gloire elle semble attester / que vivre est une royauté:/  Fragile ». Le temps finit toujours par tomber dessus pour signifier la fin de ce règne comme celui d’un citron trop mûr.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

D’Anne Perrier  « La voie nomade & autres poèmes : œuvre complète 1952-2007 », L'Escampette Éditions