gruyeresuisse

19/08/2013

Julia Steiner ou le vacarme du silence

 

 

Steiner 1.jpgJulia Steiner « A Tense Turn », Editions Galerie Urs Meile, Beijing, Lucerne

Julia Steiner, « Exposition »; galerie Rodsa Turetsky, Genève, du 1er septembe  au  10 octobre 2013.

 

 

Lorsqu’elle crée Julia Steiner sent que le bout de ses doigts la brûle. Elle reste sans cesse à la recherche des lignes et de l’équilibre. Dessous, dessus, dedans, à en perdre le souffle. Bercée, imbriquée dans son propre corps et dans l’espace elle met en place un monde tourmenté et paradoxalement apaisé. Des vagues soutiennent l'horizon : comme aveugle l’artiste y avance, garde le cap au sein des excroissances de l'imaginaire en nécessaire dérive.  Qu’importe si son avant-bras la fait souffrir : elle continue sa quête, se traversée par le blanc et le noir. Il ouvre sur la béance. Julia Steiner y plonge, invente des récits. Par eux elle se reprend, fait le poids, donne corps à son mutisme.  L’art devient le moyen de devenir voix parmi les voix, fidèle peut-être à l’effroi premier et inconscient qu’il s’agit de sublimer.

 

 

 

Steiner 4.jpgL’artiste suisse greffe lignes sur lignes. Elle crée des superpositions insistantes en une étrange communauté qui traverse les cultures : l’art occidental rejoint celui de l’extrême orient. Chaque œuvre flotte contre l'infini ressassement. Il  laisse place peu à peu au visible de  l'innommable prêt à s'engloutir encore au seuil de l'ombre. Le récit pictural se réduit à son essence, l'image à son épure. Il n'existe pas pour autant la certitude du néant : demeure la lumière dans et de l’espace face au spectre du noir. Son centre est partout et sa circonférence nulle part « entre la vérité du retour et la folie du retour » (Blanchot).

 

 

 

Julia Steiner refuse les concessions. Là où  d'autres pourraient multiplier les effets, ne reste que l'essentiel dans la complexité des structures en miroir face à celles de l’existence. L’œuvre devient une marche forcée sur un chemin de connaissance jusqu'à ce que le silence parle le silence. L'artiste cherche la présence au sein d'une attente active. De reprises en reprises elle dévale de la tête et de l'affect pour envahir par la main, l'espace et le temps jusqu'à - qui sait ? - atteindre une nuit originelle dont personne ne sort jamais. Pour autant l'artiste excède le vide et son cerclage

 

 

 

Se forme dans chaque œuvre un récit à peine figural. Par ses éléments l'instinct vital en surgit. Si bien qu'à un moment donné tout se donne dans le "jamais pensé" né pourtant de la réflexion la plus intense et depuis ses tréfonds. Dans le silence ce qui se crée est assourdissant. Comme s'il s'agissait de restituer une liberté, pour renaître.  Le réel n'est plus centre mais absence. En son creux jaillit l'écho d'un vacarme intime.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

14/08/2013

Effluves d'images : entretien avec Francine Mury

 

Mury 2.gifQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Le petit déjeuner.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?   Ils se sont réalisés.

A quoi avez-vous renoncé ? Aux enfants.

D’où venez-vous ? Du lac Léman.

Quelle première image vous a touché  ? le Laocoon.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? Harald Szeemann

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Rien.

Où et comment travaillez-vous ? Dans le silence.

Quel livre aimez-vous relire ? « Les voix du silence » de Malraux

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? moi-même.

De quels artistes vous sentez-vous proche ? Terry Winters

Mury 4.gifQue voudriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? un vidéo-projecteur.

Que défendez-vous ? la Beauté.

Que pensez-vous de la phrase de Lacan « L’amour c’est donné quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ? Honte à lui.

Et celle de W. Allen « La réponse est oui mais quel était la question ? »  un ami. 

Entretien réalisé et traduit de l'italien par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Francine Mury : sous le regard du ciel

 

 

Mury 1.gifAu fond, ce que désire Francine Mury revient à produire des lieux qui seraient l'expérience d'un équilibre entre deux abîmes : celui du ciel et celui de la terre, ou celui du vide et celui de la densité. L'équilibre entre ces deux "masses" provoque une expérience rare, quasiment tactile et parfaitement cohérente dans un alphabet essentiel, austère, symbolique, délicat et puissant qui rappelle une vision et une spiritualité extrême orientales. Un « temps » paradoxal émane étrangement en des surfaces faites de presque rien. L'artiste crée des lieux qui conjuguent l'extériorité d'un pan lumineux (par effet de miroir) et le repli. Elle lie sans cesse l'ouvert et le retrait.

 

Ce caractère double souligne le pouvoir de l’art à se déployer en incorporant des lieux afin d'ouvrir des contrées inaperçues. L'acte de délimiter l'espace revient à porter à découvert ce que le paysage par effet de réalité ne montre pas. Francine Mury propose donc des lissages et des tissages afin que se rejoignent l’infime et la libre vastitude. On se souvient alors qu'être sur terre veut dire être sous le ciel. Et il n'est plus besoin de diviniser les astres pour éprouver la (douce) contrainte de la station terrestre et le sentiment de l'espace céleste.

 

Mais Francine Mury crée tout autant des topographies immatérielles de l’intériorité. Elles deviennent des illuminations profanes. Le détail du minéral ou du végétal, l'intimité de leurs textures explosent  soudain sous le ciel. Il n'est plus le fond neutre des choses à voir mais le champ actif d'une imprévisible expérience visuelle. Le ciel n'est donc plus seulement "au dessus" de l’œuvre. Celle-ci l’oblige à l'habiter, à monter à sa rencontre. Car ce n'est plus le cadre des choses qui est à voir en tant que cerne ambiant. Chaque image devient l’extrapolation à minima capable de proposer des signes organiques et inorganiques, minéraux et biologiques, vifs et inertes, propres à susciter un vertige méditatif entre merveille et trace, repères géologiques et paysages intérieurs.

 

Mury 3.jpgL'âme humaine se vaporise vers le ciel par le scintillement des oeuvres. Le regard n'étouffe plus sous l'affiche du monde à genoux. Il apprend comment les pierres se jouent du temps et combien le temps les rattrape par la queue tandis le ciel s'installe, dans les yeux, se penche sur le vide  apparent que l’artiste baratte. Ruine, lieu, vestige qu’importe : Francine Mury en saisit l'épique bouillonnement des nuances du sang de rouille.  Son travail est une levée d'écrou  afin d'introduire une théâtralité du signe à travers des lambeaux de sérénité et quelques perles de nuages. Reste une noce blanche qui sépare du temps pour mieux le retrouver. Elle ouvre ses fêlures d'être et rêve d'être consommée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

En 2013 Francine Mury a exposé au L.A.C. de Vevey (« Eported Papers »)