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06/09/2013

Mets à morphoses de Muriel Décaillet

 

decaillet oui 2.jpgMuriel Décaillet, « Chtoniennes », Exposition personnelle, Galerie d’(A), Lausanne du 6 septembre au 11 octobre 2013.

 

 

 

Parfaite iconoclaste Muriel Décailet est une artiste multimédias. Elle aborde autant les arts plastiques « classiques » que la danse, le théâtre ou l’architecture. Textiles, photographies, dessins, vidéos, installations, sons deviennent des narrations pour évoquer des émotions à la fois simples et puissantes et souvent en douceurs érotiques. Par ailleurs l’artiste ne crée pas « dans l’absolu ». Ses propositions tiennent compte des incidences ou des contingences des lieux. Son univers elle celui de la féminité plus que du féminisme.  Créatrice de mode à l’origine  par sa formation à la Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD) elle a déjà reçu de nombreuses distinctions. Glissant après ses études vers d’autres pratiques elle a déjà participé à de nombreuses expositions.  En Suisse  ( Musée Rath pour  "Découvrir et Redécouvrir" "Arachné" au Jardin Botanique de Genève) mais aussi en Chine pour une exposition d’artistes féminines et à Toulouse sur le thème de Lilith. Sa première exposition personnelle “L’Attente”  a eu lieu au Piano Nobile puis à la Villa Bernasconi de Genève le "Jardin sous vide". A Lausanne au théâtre des  Terreaux elle proposa son exposition « Comment élever un ado d’appartement? ». Ce ne sont là que quelques points de référence afin de situer l’importance du travail de la créatrice.

 

Décaillet oui.jpgFace à celui-ci le spectateur est  livré au risque de la défaillance panique au sens où Arrabal et Topor - dans leurs belles années  - l’entendaient.  Cette pratique n'est plus une possibilité de comprendre, mais l’impossibilité de ne pas comprendre ce qu’il en est de l’être, de ses pulsions, de ses désirs. Certes Muriel  Décaillet ne se fait aucune illusion : l’art passionne si peu les hommes qu'ils n'en finissent pas de s'inventer d'autres activités.  Mais on peut comprendre que  lorsque dans son œuvre un canard rit jaune ses raies alitées font des succès damnés.  L’art reste donc pour elle  l’avant-scène où parfois  sous le coup de, par exemple, la sobriété des lignes et des fils, tout arrive. Dans cette confrontation plus spectrale que spectaculaire, le corps sort de ses abris, l'identité féminine se déploie.  Par l'effet de bande l’art n'aura jamais autant été un acte étrangement et paradoxalement féminin et existentiel.Drôle il mitonne sur d'étranges étals ou plutôt sur ses tables de dissection l’animal humain. Il sort soudain du corps sous multiples avatars. « Je vous le prépare ? » semble dire l’artiste. Et sans attendre de réponse elle s’exécute – sans l’exécuter. De ce travail naît ce que les mets amorphes osent…  Soudain  l'animal rit. La créatrice prouve que l’âme humaine est donc soluble dans sa viande. L'art naît ici dans une fièvre de cheval. Muriel Décaillet possède donc comme coach l'araignée qui s'agite dans sa tête. Elle n’est pas forcément un sage. Et c'est tant mieux. Elle rappelle qu'en nous le porc n'est pas toujours épique et que l’hygiène la plus intime est celle de l’esprit. Ce qui n’empêche pas l’émulsion des sentiments intimes les plus forts. L’artiste les enveloppe parfois de tulle, parfois les ouvre d’un zip. Elle se fait au besoin princesse au cœur vert d’une maison de thé

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Dans le grenier et au milieu des chats : entretien avec Muriel Décaillet

 

 

Decaillet 1 3.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ?   Mon fils

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Avalés par la réalité du monde

A quoi avez-vous renoncé ? A croire en Dieu

D’où venez-vous ?  D'une région montagneuse de Suisse, le Valais

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La persévérance  

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Ma vie sociale

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Un grand plaisir : la lecture

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? A vous de me le dire!

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Probablement la pleine lune

Où travaillez-vous et comment ? Dans mon grenier, au milieu des chats

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?Je podcast des émissions de radios

Quel est le livre que vous aimez relire ? «  Ce que je voulais vous dire », de Anaïs Nin

Quel film vous fait pleurer ? Récemment, « In the Cut », de Jane Campion.

 


Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Cela dépend des jours, parfois une étrangère

Décaillet 1 2.jpgA qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Julian Assange

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Reykjavik

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Les artistes femmes. Kiki Smith, Cécile Reims, Mary Kelley, Francesca Woodman, Dorothea Tanning


Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un poème érotique

Que défendez-vous ?  Toute forme de singularité


Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Exactement le contraire!

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Je la trouve creuse et symptomatique de notre époque désidéologisée

Entretien avec Jean-Paul Gavard-Perret, le 6 septembre 2013.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

03/09/2013

Dans l’ombre de la lumière : Catherine Gfeller et l’âme sévillane

Gfeller 2.jpgCatherine Gfeller, « Belles de nuit », Galerie Turetsky, Genève, du 12 septembre au 26 octobre 2013, "Paroles d'artistes/Portraits d'artistes" film avant-première au  Kunstmuseum de Berne.

 

Sous couvert de littéralité Catherine Gfeller invente toute une poétique de Séville. En une suite de cadrages, de décadrages et de juxtapositions d’images l’artiste ne renonce plus à une certaine ornementation. Mais celle-ci est loin d’être gratuite : elle est opéra, opération donc ouverture.  La photographe propose des prises complexes où le sacré se mêle à la sensualité, le divin au charnel. Une nouvelle fois elle devient monteuse  et compositrice afin d’atteindre une beauté où se rejoignent idéalement l'harmonie, l'équilibre, la géométrie, la grâce, l'éphémère et le permanent.

 

L’obsession du lieu est centrale : mais Séville devient kaléidoscopique. Dans son film comme dans son exposition le goût pour la trajectoire reste important au même titre que celui de la construction. La cité se veut ici la ville des « belles de nuit » et la première d’entre elle : la Vierge. Mais cette dernière ne touche pas seulement à l’indicible et à la prière. Le  rite dont elle fait l’objet s’ouvre à un tapage certain et à des démonstrations plus intempestives que cultuelles. L’« essence » mystique passe par la petite porte au profit de la reprise en main  du corps féminin. Si bien que la dimension abstraite du mythe sort de l’inéluctable. Car la photographie n’est plus un art du silence imposé par l’indicible virginal. Séville dans ses fêtes religieuses provoque donc des montées des circonstances comme il y a des montées de lait. Elles entraînent des fantasmes et ce qu’ils supposent.

 

Gfeller 3.jpgCatherine Gfeller à cet égard  trace une voie nouvelle en photographie. Elle vient souligner mais aussi troubler  le principe de séparation et de distance. Au masque tranquille, muet de la «  Dulcis Virgo »  l’artiste juxtapose la ville, ses pélérins et ses belles de nuit. Sous couvert de voir en l’image sainte un ex-voto ils la transforment en une image innocemment et inconsciemment érotique. A l’indicible  de l’image pieuse se substitue celui de la photographie. Elle se trouve intimement liée au temps et à la mort, au désir et à l’instant.

 

Reste néanmoins l’énigme fascinante de la pureté entre l’austérité et l’étincelle de feux pas forcément sacrés. Dans l’imaginaire religieux  la Vierge devient une paradoxale concubine. L’artiste la fait vivre comme une renaissance dans le contact sensuel avec la lumière du lieu. C'est là qu'elle trouve une nourriture mystique, c’est là aussi que les croyants la font dévisser du spirituel à tout crin. Séville tel qu’elle est montrée sous couvert de chasteté est plus sulfureuse qu’il n’y paraît. On y cherche quelqu'un. Quelqu’un de caché.  L'artiste pour l’évoquer crée des images qui se  distribuent en seconde et en tierce. Il y a là une forme de lyrisme flamboyant coupé par des références optiques parfois plus sobres. Ce « jeu » permet de penser le multiple de la féminité et des roseurs impudiques mais ô combien discrètes sous le bleu de ciel où les sévillanes osent parfois des attitudes qui damnent les âmes que la Vierge voudrait contrôler.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret