gruyeresuisse

03/08/2014

Brigitte Babel : la peinture comme accomplissement vital

 

 

 

Babel.jpg"-Et avant  le jour de la création  qu'y avait –il ?

 

-L'Attente" (La Genèse)

 

 

 

 

 

Brigitte Babel  reprend à sa main la grande phrase humaine. Par ses créations surgit l'incessant afflux du monde. Il répond à la plainte sans mesure de l'Origine que la peintre transforme en patience. A ce qui fut sans lumière le Genevoise accorde une clarté. A ce qui est fait d’une seule lumière elle offre variations et moirures. Elle apprend la séparation du réel tel qu’il est  (même si depuis quelques temps il pointe – à peine – son nez) pour s’accorder à l’abandon. Cela conduit à l'émerveillement contemplatif. L’œuvre est donc un cri vital, sourd, impressionniste, toujours temporaire, toujours menacé.

 

 

 

L’artiste touche le lieu que les mots ne peuvent atteindre. Sa peinture est un acte qui dépasse la pensée, l'anticipe. Elle reste une conquête, l'appropriation d'un souffle. La lumière du matin, du plein midi ou du soir métamorphose son éclair fixe, la rapproche d’une source mouvante en des syntagmes paradoxalement incalculables à la bonne odeur de souches.  Ce qui germe est de l'ordre de la sérénité. La peinture n'est plus un simple état mais un mouvement de marée. Elle prouve que si - comme l’écrivait Baudelaire dans « Le Vieux Saltimbanque » - l’art est l’opposé de la nécessité. Celle-ci ne le dépassera jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Leyla Goormaghtigh : le dessin et son double

 

 

 

Goorma 2.jpgA mi chemin de l’orient et l’occident la Genevoise Leyla Goormaghtigh transforme le dessin en art d’une précision qui procède du trait et des profondeurs. Le réel est toujours présenté sous divers types de dédoublements : l’avant et l’après, le contenu et le contenant par exemple. Le dessin reste un dialogue, un corps à corps dans les chemins d'abord perdus. Il représente le lieu du guet et de la condensation des divers temps. Si bien que l'idée qui requiert Leyla Goormaghtigh est celle d'une continuité segmentée.  

 

 

 

Chaque petit format si précieux et subtil renouvelle l'immobilité à demi mystérieuse où s’enferme les choses. La dualité fait que rien n’est fixe et figé même si l‘artiste dresse parfois des liens. Chaque dessin signale de cette manière à la remontée de  l'amont des années pour percevoir le tonnerre de murmures qui grondent sourdement au sein des traces, leur gravité comme leur légèreté.  Chaque trait s’enfonce avec discrétion et à l‘abri de tout pathos là où se dilate ou plutôt moutonne une révélation.  L’artiste n’enlève pas à ses dessins et en dépit de leurs couplages leur valeur de petite unité, de petite image unique. Elle les inscrit dans un ensemble grandiose qui fait que l’œuvre au fil du temps un « work in progress »  pour approcher le mystère du monde et de l’art. L’œuvre demeure donc perpétuellement ouverte.  Elle se construit dans l'épaisseur du temps en un travail que - au moins pour une part – on peut qualifier d'ascèse mais où la main qui ajuste le trait ne perd jamais ses ailes. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/08/2014

Poupées et exvotos d’Isabelle Zufferey-Dubord

 

 

 

Zufferey.pngAvec Isabelle Zufferey Dubord le corps tente de se dégager de sa coque qui est devenue sa complice. Il refuse d’y  suffoquer en douceur et exige une autre histoire. Avec une autre fin. Il y a là des innocents qu’il faut regarder pour guérir du temps qui passe et pour comprendre que l’on peut se sauver de la maladie de la mort. Ecoutons ce que disent de telles images dans la densité de leur silence sans fond : elles sont d’étranges visiteuses. Les blessures du passé ne demandent qu’à s’asseoir près d’elles. Isabelle Zufferey Dubord crée un besoin mélancolique de partager le chagrin du temps et  de trouver dans ces reliques toute  la vie cachée. Comment ne pas être touché par de telles œuvres ? Les corps (ou leur enveloppe)  sont là pour montrer combien sont forts leur chagrin et notre peine. Beaucoup restent emmitouflés. Ils sont pourtant des coups de poing de petits Moïse sortant de l’eau. Personne pour le prendre sur des genoux. Ces enfants, ces poupées est-ce vraiment eux ?  Est-ce vraiment nous ?

 

 

 

Zufferey 2.jpgReste leur Passion qui ne peut dire son nom mais que l’artiste montre en ses exvotos. Tous demandent confusément  pardon. Mais de quoi sinon des cicatrices faites à la terre ? La Genevoise apprend que nous devrions compter nos journées de joie sur les doigts de leurs mains, sur le pouls de leur cœur. Isabelle Zufferey Dubord les projette pour des noces à venir tandis que dans leur silence ils hurlent ce qu’on ne veut entendre. Leurs larmes restent invisibles. Mais contre la mort une fois de plus les innocents reprennent leur tâche. Ils sont là, telles des momies vivantes. Elles sont là  en bonnes camarades. Nous sommes leurs égarés provisoires. Notre foule est de plus en plus compacte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret