gruyeresuisse

12/02/2014

Les forteresses mélancoliques d’Eva Ducret

 

Ducret.jpgNée à Zurich, Eva Ducret  reste attachée à ses  ancêtres italiens et leur culture des images. Elle aime les miroirs. Différents types de miroirs jusqu’à celui de l’eau. Elle aime aussi des coquillages et le calcaire « non pas le calcaire minéral, mais le calcaire animal, cette matière qui maintient le corps à l`intérieur comme l`ossature ou qui le protège comme les coquilles l`intérieur du coquillage » précise-t-elle. A partir de tels éléments elle propose différents types d’assemblages, d’alignements voir de mises en abîme face la centrifugeuse du temps. Au fugace l’artiste donne une éternité comme elle accorde au mouvement un suspens.  Elle monte par exemple des  «fossiles-sentinelles ». Ils deviennent des mobiles intemporels d'ossements immaculés. « Parade Potagère»,  «Abyssales Citrouilles-Sphères »,  «Nacres encoquillées », « Vulgus pneumaticus », « Verger-Joaillier » aux « Arbres-Parures » couverts de «  Fruits-Bijoux créent des délocalisations convaincantes du monde « objectif ».

 

Eva Ducret suggère magnifiquement la confusion, le trouble et également une crainte diffuse venue d'un savoir ancien transmis par les femmes du pays de ses ancêtres. La « fiction » plastique se raccorde aux mythes primitifs, à des récits éternels et païens qui dévoilent la face cachée de l'humanité. L’artiste contraint le spectateur  à entrer dans le sentir-vrai au moment où il perd pieds et repères. Elle reste une exploratrice des limites de l’image. Cette dernière n’est plus une surface, mais un caveau ouvert. Le monde et son absence ne font plus qu'un. Le travail rappelle la stratégie de «  l’Elevage de la Poussière » de Duchamp. A savoir la mise en exergue d’un processus de création. De la cueillette initiale  à l’accomplissement final l’œuvre devient un vaste jardin forteresse. Il s’anime d’un imaginaire capable de  laisser apparaître le  « nœud obscur » dont chacun ne cesse de se trouver porteur. Enfin Eva Ducret rend littéralement palpable l'accord du dehors et du dedans et le plaisir tranquille d’atteindre un univers d'harmonie. On pourrait presque glisser si on ne mesurait pas l'ironie qui se tapit derrière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

13/01/2014

Les dissections visuelles de Vera Ida Muller

 

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Dans les œuvres de Vera Ida Muller, d’une technique à l’autre l’élan de lumière  brise l’obscur en le piégeant de contours souvent bruts mais parfois « glissés ». La native de Saint-Gall travaille désormais à Berlin. Elle propose la débandade des horizons afin de montrer des confins où s’amorce la fragilité. Néanmoins une densité persiste là même où des ruptures créent des élancements complexes en particulier dans ses peintures. Dans le fond de l’image, au sein de ses effacements Vera Ida Muller place le regardeur  « entre deux chaises ». Comment tenir debout en de tels suspens et de tels glissements de niveaux et de surface. En 2 D comme en 3 D il n’y a plus de « plans » stables. Se perdent les repères là où l’ombre se veut extensible mais où la clarté la conteste. L’une et l’autre forment deux fleuves adjacents jusqu’à leur jonction.  D’une époque à l’autre les sillages changent en divers types de reculs et d’avancées. Par exemple la photographie caviardée saisit par le revers ce qu’on oublie de contempler. Il y a parfois un ciel sur un plancher  ou sur un lit. Cela s’appelle Eden et enclos. L’artiste y noue des entrelacs, crée des enchâssements. Ils font une fois de plus enfler l’ombre et ronfler la lumière. Dans ses dessins le fusain rejoint le frais des lisières.  Et par le scintillement de l’apparence minimale chaque oeuvre impose un recueillement : manière pour l’être de se confronter à son propre silence et de se poser la question essentielle de l’art : celle du point de vue.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

12/01/2014

Aline Fournier : fragrances incisives et ouatées

 

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Peu à peu la Valaisanne Aline Fournier construit son propre langage aussi bien par le portrait, le paysage ou la photographie commerciale. Dans le premier, portée par le regard d’une femme sur une autre la photographie, le portrait a priori "érotique" possède un côté plus délicat que transgressif. Le repli du fantasme permet des narrations sculpturales dans leurs lignes et  volumes. De  Martigny, l’artiste propose une vision où s’impose ce qu’elle nomme « une perte sensorielle » revendiquée comme telle au profit de scènes visuelles où la scénographie et la préparation prennent une part importante.  L’érotisme reste  innocent et simple. Il ne cultive pas l’ambiguïté. Une forme de tendresse bienveillante s’impose. Elle est synonyme ni de combat, ni d’insécurité. Le jeu entre la photographe et son modèle se crée en libre intelligence. Celle-ci permet l’appel de l’esprit à travers le corps et élimine un abandon de surface et joué.  Le portrait de nu accède donc à une autre valeur que la simple exhibition. Et même lorsque l’artiste propose des prises aux lignes qui surprennent elles transcendent toujours  la simple mécanique gymnique. Un secret demeure caché là où pourtant Aline Fournier invente une réelle communication entre le modèle, le regardeur et elle-même sans la moindre provocation douteuse. Si ce n’est celui d’une dérive plus douce qu’appuyée, caressante qu’impétueuse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret