gruyeresuisse

26/06/2014

Barbara Cardinal : lapin levé garde ses oreilles

 

 

 

CARDINAL 2.jpgBarbara Cardinal, "Until The Wild Feeling Leave" expo solo, Galerie d'art contemporain Christopher Gerber, Lausanne.

 

Barbara Cardinal cultive un art électrique à base de courts jus (à l'orange à mère). Cela a un nom : c'est l'existence. Chaque image  couvre la pensée de gerçures. Parfois ses personnages féminins laissent leur liquette au clou et exhibent leurs seins : avis aux mateurs que médusent ces mets d'us et coutume. Vagin vagine, voisin voisine. Bleu Giotto sur les jambons mal cuits. Gobant le vide, broutant de broc le bric; dans la trop brusque prospérité du vice l’artiste fit le vide 

 

CARDINAL.pngLoin des affairistes qui vulgarisent l’art Barbara Cardinal reste une originale : elle se moque des emballages et des ivresses de l’ego. Elle sait que le secret est indicible : il ne se définit pas et reste  inappropriable, incompréhensible, mais émerge dans l'œuvre en face émergée d'un iceberg selon des dissemblances déraisonnables et des révélations sans vraisemblance. Là où l'"à-part" prend place la pensée ne peut se dire : elle se dessine. On dira que c'est de la peinture qu'une poule contre un mur a picoré. Restent des trous, des loques à la Pollock. L'art en exil  nage comme huile dans la rage. Il est d'une certaine manière sadique puisqu'il ne provoque que du passage. Dessous il y a la bête. La sainte dessus chante dans le supplice de ce qu'on appelle l'humain. Elle est la mère armée dont la poésie visuelle accorde une profondeur océane aux abysses humains et animaux.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

11:43 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

25/06/2014

Angela Marzullo à hue et a dia

 

 

Marzullo 3.jpgAngela Marzullo : Makita Sisters, Espace Noir, St.Imier, 2014 We’ve got five years stuck on my eyes, TM Project, Genève.

 

 

 

Angela Marzullo est une sorcière. Ou si l’on veut rester conforme à son prénom : un ange noir. On sait d’ailleurs ce qu’il en est du sexe des anges : l’artiste en joue. Mais ne s’arrête pas là. Elle polémique avec la mort en prouvant que la peinture comme le cercueil sont des couches bien minces entre le temps et l’éternité. Dès lors si à travers les nécrologues on pourrait écrire une histoire picturale divine, les voyages plastiques de la genevoise changent la donne. Une promenade avec l’artiste méphistophélique reste donc la plus utile leçon de philosophie sarcastique et  le parfait  vaccin anti-sottise.

 

Marzullo.jpgAngela Marzullo devient au besoin araignée pour tisser la grande corde le long de laquelle nous pourrions grimper, afin de quitter nos abîmes. Ses installations deviennent  autant de baisers de Judas sur le masque de la réalité. Mais après tout un baiser est toujours bon à prendre. Et qu’importe si avec son corps amoureux l’artiste ne dessinent pas sur les murs de  beaux poèmes plastiques mais préfère les mâchurer de tachisme sanguin. L’artiste ne cherche en rien les honneurs et ne gagne pas ses fleurs par des appâts rances des standards de la  « beauté féminine ». Et si Angela Marzullo si porte une croix c’est une croix  bien à elle  distanciée et en rien suicidaire. Il y a belle lurette que la genevoise s’est tirée d’un péché (originel ou non) et qu’elle cultive une élégance particulière : ce qu’elle trouve séduisant ne réjouit pas forcément le gogo rêveur de l’acupuncture aux flèches de Cupidon.

Marzullo 2.jpg

Son œuvre déclenche des soupirs particuliers : ils n’ont rien de ceux que font surgir des madrigaux. Mais c’est une manière de cultiver l’altruisme jusque dans l’amour où elle verse un peu de désespoir tel un clou enfoncé dans la côte de notre périssabilité. Preuve que « Quasimoda » reste  une Princesse Charmante. Sachant que faute de mors pour freiner leurs plaisirs les hommes se muent en bourreaux et bourrins elle s’arrange pour qu’ils n’estiment plus jamais ça beau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/06/2014

Boutheyna Bouslama la persiflante : « Râteaux » existentiels et sociétaux

 

Bouslama 2.jpgBoutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes, 32 pages, coll. Sonar, 2014 ; 100 exemplaires, CHF 15 / € 10, Art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Boutheyna Bouslama sait que pour être forte  l’ironie doit chatouiller, et non pas mordre. En conséquence là où tant de mâles cultivent une violence agressive et facile, la genevoise propose une stratégie plus poétique, incisive, drôle et prégnante. Sa défense des femmes et des sans-droits transfuse selon divers métaphores. L’artiste y joint sa propre mythologie et une vision engagée.


Bouslama 4.jpgDans « Shoes » son obsession pour les chaussures sert de la narration d’un achat transformé en rituel à fort potentiel émotionnel. Quatre textes sérigraphiés sur papier de soie (propre à l’emballage des chaussures) ont été diffusés dans des magasins afin déplacer la perception d’une œuvre d’art et d’interroger son sens et sa valeur. Un cinquième texte est projeté en vidéo lors des happenings de l’artiste. « Papiers » pose aussi le sens de la diffusion, la valeur, la légalité de l’œuvre d’art tout en montrant la difficulté de la reconnaissance administrativement. Ces « papiers » sont de faux permis de séjour qui furent distribués et disséminés dans Genève. Quant à « L’infusion à la menthe le jus d’orange et le râteau », (l’œuvre la  plus poétique et la plus minimaliste de l’auteur) elle raconte une histoire d’amour qui comme toute « bonne » histoire du genre finit mal en général.

 

 

 

Bouslama.jpgL’art-action devient avec la jeune artiste la plus efficiente censure de la bêtise.  Sa  lucidité évite néanmoins le simple  sarcasme afin que le sourire puisse atteindre des connotations abyssales de manière habile et séduisante. Preuve que le sourire est le chef-d’œuvre du rire.  Le premier cherche à embellir le monde et laisse pensif l’autre joue sur l’enlaidissement et étiole la pensée. C’est pourquoi Boutheyna Bouslama opte pour le premier. Chez une telle artiste la verve reste aussi incisive que discrète : elle est intelligence. Si bien que les redoutes idéologiques cèdent puisque ici l’humour restant majeur il peut ébranler les fondements d’angoisses et d’égoïsmes. De plus avec la Genevoise il ajourne les rides, censure le sentimentalisme et flétrit l’arrogance. On peut facilement imaginer que sourire et caresse sont les principales enzymes de la vie de l’artiste. On espère pour elle que les deux préfacent (en dépit du « râteau » premier) l’intégrale de l’amour…

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret