gruyeresuisse

21/04/2018

Tania et Lazlo : images mentales, songes et berceuses

Tania et Lazlo 3.jpg"Le Temps d'un Silence" est une histoire visuelle à plusieurs niveaux de « lecture ». La femme devient une Lilith à la recherche de qui elle est. Insomniaque rêveuse elle semble renoncer aux flambeaux du dicible pour se mêler à des lieux où l’absence à elle-même ne peut que se renforcer.

Tania et Lazlo.jpgNéanmoins une quête a lieu. Se prolonge même. Nouvelle Chaperon Rouge les loups l’accompagnent. Mais elle semble hors d’atteinte. Tania et Lazlo la présentent en des scènes de rêves ou de cauchemars dans l’imminence d’un jour à naître ou à disparaître. L’héroïne semble à la fois terrifiée mais son ébahissement lui ouvre des portes. Existe une audace nocturne. Et les deux artistes ouvrent des portes afin qu’elle quitte un monde où elle ne fait que mitonner et tâtonner.

Tania et Lazlo 4.jpgSur la nappe du monde et ses luzernes, la femme devient le grand trèfle, l’autre de la nuit immobile et l’envers de son propre spleen. Mystique d’une certaine manière, elle consent à la mélancolie mais à la lisière d’une forêt des songes elle dit le vœu d’un jour dont elle attend l’anneau. Elle espère de nouveaux rites et un sabbat inédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tania et Lazlo, "Le Temps d'un Silence", Editions Galerie Ségolène Brossette, Paris, 2018.

20/04/2018

Celle qui semonce nos siestes - Fabienne Radi

RADI.jpgFabienne Radi, « Peindre des colonnes vertébrales », Editions Sombres Torrents, Rennes , 2018, 68 pages, 8 €, 10 FS

 

Ne s’arrêtant jamais en des voies de si bonnes inconduites Fabienne Radi la sémiologue lémanique prouve que même chez les nudistes qui se montrent « à poils » le dos permet de conserver une certaine tenue. Une nouvelle fois elle propose par un jeu d’apparences des vérités qui plutôt que s’éloigner la queue entre les jambes font retour mais selon divers exercices pudiques.

RADI2.jpgIci - comme l’écrit l’auteure - « On a laissé tomber la jupe et le pantalon mais on garde une certaine tenue, comme si on buvait le thé dans le salon de sa grande tante. C’est l’époque charnière entre le square de l’époque Eisenhower qui vient de se terminer et le cool de la période hippie qui va suivre dans quelques années. » S’instruit donc une histoire du dos à travers des œuvres ou des personnages emblématiques dont l’ensemble reste hétéroclite de W.C. Fields à Valérie Lemercier, de Sophie Calle au bon Dr Spock, de la regrettée Lady jusqu’à Nina Childress.

RADI3.jpgMais Fabienne Radi ne s’arrête pas en si bon chemin : elle explore des questions aussi majeures que farfelues telles que « Faut-il plaindre les enfants stars ? Comment vieillissent les femmes-enfants? Pourquoi tant d’écharpes en lin lors des vernissages ? ». Si bien que le présent historique est ébréché entre poésie discursive et procrastinations farcesques là où le défaut d’habit permet une fluidité ressentie d’emblée comme une architecture.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/04/2018

Isabelle Huppert : la vie et l'envers

Huppert 2.pngIsabelle Huppert n’a cessé de se « frotter » à des rôles importants capables de générer des sortes d’utopie de la vision (dans « La pianiste » par exemple) comme à un réel le plus violent qui soit (« Violette Nozière»). Avec sans doute la nécessité de l’échange entre l’art et la vie de l’artiste. Existe chez la créatrice une façon de reconstruire le réel, le défaire ou de le mettre à nu en des opérations dont le caractère expérimental reste un enjeu important même si l’actrice et comédienne a parfois sacrifié à des rôles secondaires.

L’histoire (grande ou petite ) fait partie intégrante d’une filmographie dont l’essai de Muriel Joudet permet (entre autres) de donner une dimension tout en suggérant les diverses traumatismes mais aussi satisfactions qui la sous-tendent. Tout se passe comme si l’actrice par ses choix retournait l’expérience du manque et de la mort par la présence de "spectralités" qu’elle incarne dégagées de toute boursouflure au nom d’une « froideur » qu’on lui a parfois reproché.

Huppert.jpgUne telle expérience artistique n’est pas ostentatoire mais intérieure. Le monde est re-figuré grâce au dénuement de « partitions » où jouent l’ombre et la lumière là où les couleurs (diaphanes) du corps même de l’actrice procurent et provoquent une sidération. En se mettant à la disposition de réalisateurs très différents - Isabelle Huppert est capable comme peu d’actrices d’incarner des obsessions, des hantises, des entraves.

Elle incarne les traumas d’une époque mais aussi les répare en acceptant des prestations parfois violentes, voire répulsives ou « scandaleusement » attirantes. Un tel travail permet de revenir à l'essentiel : à des  images primitives et sourdes - à l’écran comme sur scène. Isabelle Huppert atteint une essence de clarté par le dépouillement majeur là où l'art semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. Se produisent une effraction et une violation à travers ce qu’une telle actrice laisse saillir : la lueur d'une vérité innommable au seuil de l'obscur et de la clarté, du dehors et du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret

Muriel Joudet, « Isabelle Huppert – Vivre ne nous regarde pas », Editions Capricci, 2018.