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17/03/2014

Elodie Pong : l’image suspicion et le présent dubitatif

 

 

 

 

pong 3.jpgElodie Pong poursuit entre la Suisse et les USA une œuvre (principalement vidéos et performances) à la subversion  énigmatique, troublante, radicale. Dans une des ses vidéos, en un paysage de montagne, la phrase « Plan for Victory » est taguée en rose sur la neige. Soudain, une avalanche déferle et éradique tout sur son passage. Dans « Je suis une bombe » le féminin de l’être est renversé dans une scène érotique de pacotille où l’artiste fait tomber les masques. Les concepts de nature et de culture comme ceux des genres et des identités (masculin, féminin, fiction, réalité) sont interrogés afin de détruire le discours médiatique admis - dont l’avalanche citée devient la métaphore de leur catastrophisme. Dans une série de hiatus et de confrontations l’artiste est une « dépeupleuse ». Elle prouve que la fameuse phrase de Berkeley  au sujet des images :"Esse est percipi" ("être c'est être perçu") cache bien des ambiguïtés. A la perception Elodie Pong préfère la précipitation dans ses abîmes. L’œuvre reste une manière de démonter la figuration admise et les dépossessions qu’elle induit.

 

Pong.jpgL’approche multimédia illustre combien les processus médiatiques de grandes comme de petites envergures sont faits pour tenir à distance la vie et rendre le monde insaisissable. En choisissant la vidéo l’artiste  retrouve les "dissolving views" de la préhistoire du cinéma. Néanmoins avec elle la dissolution n’est plus portée à un point de non retour car soudain s’ouvre une nouvelle figuration parfois dans un climat comique et irréel mais parfois aussi sérieux que réaliste. L’image n'est plus fermée sur elle-même et autarcique : elle est parasitée par une narrativité  autonome.  Créant le refus de la séduction spéculaire (tout en jouant avec elle au besoin) la plasticienne provoque des suites de ruptures. Il s'agit de donner moins à voir qu'à entrevoir dans une simplification de plus en plus forte des éléments constitutifs du réel et de sa représentation officielle.  Elodie Pong créé donc une nouvelle forme de présent dubitatif  par ses effets d'image et de langage. Ils atteignent ce point limite où l'œuvre tient par tout ce qu'elle a sectionné.

 

 

 

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Elodie Pong est représentée par Freymont-Guth and Co Gallery et Laleria Local 30. Un ouvrage lui est consacré aux éditions Ringier.



 

Elisa Larvego des images plein la tête - entretien avec l’artiste

 

 

 

 

 

 larvego.png

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  Ma fille qui m'appelle ou la lumière du jour.

 

 

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Je ne suis ni devenue clown, ni maitresse d'école mais c'est que mes rêves se sont transformés avec les années...

 

 

 

A quoi avez-vous renoncé ? Pour l'instant je ne sais pas...

 

 

 

D’où venez-vous ? De juifs et d'italiens exilés, de suisse-allemands bien installés, d'un arrière grand-père communiste, d'un arrière arrière grand-père anarchiste, de ma mère et de mon père. 

 

 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Des histoires et des images plein la tête grâce à mes parents marionnettistes.

 

 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Mon envie de rester vivre sur les hauts plateaux du Colorado.

 

 

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Regarder ma fille vivre et grandir, assembler des bouts de films, faire passer mes négatifs au positif pour découvrir mes images.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Aucune idée... J'imagine que chaque artiste est différent, tout comme chaque être humain...

 

 

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Les paysages de Van Gogh et de Cézanne qui m'apportait un autre regard sur la Provence où j'ai grandi.

 

 

 

Et votre première lecture ? Je me souviens de mon amour pour les livres de Zola, j'avais une fascination pour ses longues descriptions et ces personnages. Je les ais tous lus.

 

 

 

Larvego 2.pngComment pourriez-vous définir votre travail sur l' "absence" et sur le "vide" ?

 

Ce que je cherche dans l'absence et le vide c'est de tenter de révéler ce qui se cache dans une image, derrière une image. 

 

 

 

Quelles musiques écoutez-vous ? En ce moment, celle qu'écoute ma fille ou que je lui chante!

 

 

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Je ne relis jamais les livres mais peut être que je devrais. Si je devais en relire un ce serait La porte de Magda Sazbo.

 

 

 

Quel film vous fait pleurer ? Beaucoup de films, mais récemment c'était Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-eda.

 

 

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Une femme, une mère, quelqu'un qui m'échappe et que je ne connais finalement pas très bien.

 

 

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Personne qui me vienne à l'esprit.

 

 

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Avant c'était Irkoutsk, mais maintenant que j'y suis allé, ma mythologie est brisée... 

 

 

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Celles auxquelles je pense ne me sont pas forcément proches mais ce sont des artistes que j'admire pour leurs recherches sur les images et les mots : Roni Horn et Taryn Simon. 

 

 

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Des vraies vacances!

 

 

 

Que défendez-vous ?  Je tente de montrer des choses mais les défendre ne m'est pas possible.

 

 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? L'amour reste énigmatique pour moi mais ce qui est sûr c'est qu'il ne se cantonne pas à une définition...

 

 

 

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?"  Bonne question!

 

 

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Aucune.

 

 

Interview réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 15 mars 2014

 

 

 

 

 

16/03/2014

Les accords parfaits d’Anaelle Clot

 

 

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Anaelle Clot, Aperti 2014, Lausanne.


Anaelle Clot semble tirer sur des cordes invisibles pour offrir le passage vers un monde mystérieux. En se regroupant ses fleurs font des animaux. Parfois ces derniers déraillent vers l’anthropomorphisme. Preuve que la flamme poétique se dresse dans chaque dessin et diffuse une émotion qui déplace le réel.  Les sensations et les oeuvres qu’elles poussent à naître en préparent d’autres pour satisfaire ce qu’elles éveillent. Dans un tel travail nul ne prend le deuil, le monde à l’inverse ressuscite dans des scènes loufoques qui aident les rêvent les plus simples à respirer. L’ombre est exclue parce que la Lausannoise se fait sorcière de la lumière. Elle y orchestre de manière parfois apparemment nonsensique les choses, les animaux, les êtres. S’y sucent des désirs au sein de la chimère là où se franchit le seuil de la réalité. La présence n’est jamais statique : elle est donnée comme effleurée avec une tendresse et une intimité qui devient parfois - mais à peine - libertine. Le monde est pur, sans mièvrerie toutefois. Les traits les plus simples donnent une sève à des dessins qui de manière imperceptible communique le gout de profondeurs terriennes.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret