gruyeresuisse

15/07/2014

Livia Johann et l’imaginaire de reconstruction

 

 

LIVIA jOHAN.jpgLivia Johann construit des objets-images sous forme de schémas, de structures afin d'éviter l’entrée en jeu d’un signifiant-maître quelconque. « Nulles » au regard du système signifiant l’œuvre propose une forme « d’image à côté de l’image ». Le travail de celle qui est désormais genevoise est de l’ordre d’un maniement calculé. Il n’est  pas celui de tout le monde ni celui ce dont tout le monde jouit. L'image devient métaphorique. Elle remanie les rapports au monde à travers trois termes vitaux : le réel, le désir et la jouissance. Ce que l’artiste assemble se soustrait à la signifiance habituelle, à sa littéralité en créant une approximation d'un chaînon manquant.

 

 

 

LIVIE JOHAN 2.jpgA sa manière Livia Johann élargit le spectre de l’assemblage en une succession de blocs ou de traits pour cadrer une béance. De la volontaire "défaillance" de l'objet-art  surgit une autre présence : celle d’une production de la perte et du « manque qui meut » (Patrice Chéreau). Les deux amènent à découvrir par renversement ou assemblages la paradoxale stabilité d'un inachèvement.  L’objet ou plutôt son matériau est à chaque nouvelle étape le seul réel à partir duquel peut s’entamer le processus artistique. Il permet selon la formule de Lacan de « se mettre dans les conséquences de la perte ». Il  produit des espaces interstitiels alimentés d’un sang qui ne chauffe plus. L’artiste fait donc partie de ces créateurs qui - après Walker - refuse la totalisation de l’image et décolle l’imaginaire d’une simple reproduction. Au regardeur de  reconstruire le monde avec ou sans risque de tomber dans la névrose de sa propre division. Il peut néanmoins retrouver là  une unité perdue ou volée par les images habituelles qui jouent à notre insu au nom de ce qui dans leur cas n'est qu'une impasse de la jouissance face à laquelle la jeune genevoise s’insurge.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/07/2014

La nudité qui ne laisse rien voir : Clémentine Bossard

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Plus que se situer entre l’univers de la narration ou du documentaire l’œuvre de Clémentine Bossard ouvre une poétique où travaille l’énigme de l’imaginaire. Paysages et personnages nocturnes ou évanescents mais toujours troublants créent un absolu particulier. Le réel le plus cru n’y est pas pour autant sacrifié. Tout est présent de manière fragile et flottant dans des éclairages aussi froids que prégnants. Ils donnent à chaque corps ou lieu un état de latence que traduit bien le titre d’une série de l’artiste : Volny Doma (maison vague). Au-delà de tout cliché (même et surtout lorsqu’il s’agit de la nudité) l’artiste crée une théâtralité particulière et une présence fascinante soit dans les bains publiques en Russie, soit au milieu les friches industrielles.  La relation au corps et à l'espace y est revisitée entre réalité et onirisme dans une approche que Clémentine Bossard définit ainsi : "Entre mon regard et celui de ma caméra j'essaie de retrouver une présence que l'on peut parfois perdre lorsqu'on se retrouve derrière le viseur ou face à une image et son aspect bidimensionnel ou plat". 

 

 

 

Bossard.pngLa photographe fait de la transparence un mixte de mensonge et de mystère. Celle-ci est donc le contraire d’une évidence. Au voyeur  de se débrouiller là où le génie de l’artiste consiste à échapper à la médiocrité des certains regards. C’est une manière de porter atteinte aux règles même celles du refus de l’existence de la part de celle qui ne se moque jamais du plaisir. Pour elle les initiatives de manquer à la vie sont trop nombreuses. Elle les remplace par tentatives d’évasion ou des efforts de liberté. Cela permet de mettre en abîme le néant pas une poétique de scansions qui se différencie du commun photographique. L’être surgit souvent dans sa splendide solitude mais aussi en sa volonté de s’amuser de tout. Grattant les dépôts du réel Clémentine Bossard saisit donc l’inatteignable. Il ne s’agit pas de modifier le pessimisme mais de lui provoquer une entorse là où, étant donné les décors,  cela reste inattendue.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Nelly Haliti : espaces et abîmes

 

 

 

 

 

Haliti 2.jpgL'errance est la lumière de l’œuvre de Nelly Haliti : à une restriction près : elle se doit d'être dirigée à travers l’espace que des mouvements dans les vidéos ou que des êtres ou objets dans les autres médiums incisent. Fragmentation, glissement, coulée qu'importe. L’artiste invente toute une géométrie de l'espace à travers le sillage ou le creux. Une pensée s'enfente et délivre un secret par le mouvement et les présences que les structures créent.  Souvent le noir retient au dessus de son gouffre. Reste une émotion palpable au sein de rituels dans lequel l’espace devient celui de la perte autant que de la présence. Le tout est ironisé afin d’éloigner de toute mélancolie. Nelli Haliti crée une attente imprécise. Elle fait croire encore - ne serait-ce que parce que l'œuvre existe -  à une forme d'espoir même si face à de telles stratégies l’artiste laisse le regardeur perdu. Il devient le témoin muet de ce qui fut et ne fut pas, de ce qui est : une absence - une présence in absentia. Surgissent néanmoins par endroits des sortes un abcès de fixation en pointes ou conglomérats. Demeure ce que dévoilent et cachent les espaces. Ils aspirent la présence.

 

 

 

Haliti.jpgCelle qui ne se refuse pas forcément aux éruptions de l’affect tout en feignant une certaine froideur élargit l'abîme. Celui-ci n'est pas le simple travail d'un intellect tendu afin de découvrir à travers les formes abstraites des signifiances. Il faut au regardeur se laisser aller à l'abandon là où la division architectonique sort du figuratif pour parcourir le chaos qu'elle surplombe  en appartenant à un nouvel espace absolument optique. La réorganisation de l’artiste passe par un espace cartographié de manière inédite. On se trouve alors plus proche de la catastrophe ou dans sa proximité absolue. Diverses organisations se relayent et s'opposent au sein des rectangles de l'image en des séries de variations où la structure d'un nouvel imaginaire échappe aux catégories connues.  Entre les codes cérébraux et le manque à gagner de la sensation,  la forme est intériorisée au moment même où elle gicle de manière "physique". Elle  dément l'ordre des choses en organisant un vide ou un labyrinthe afin de leur donner un sens qui se crée en avançant.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret