gruyeresuisse

03/04/2014

Isabel Truniger et le trouble identitaire

 

 

 

Truniger bon.jpgLes "portraits" d’Isabel Truniger par leur aspect fantomatique, la déformation des plans ou leurs décadrages impressionnent le regardeur. L’artiste ne cherche jamais à « sophistiquer » ses prises : elle veut créer des sensations en rafales. La peur ou l’angoisse au premier chef. Il en va de même lorsqu’elle capte des accouplements où l’affect semble pour le moins différé. Surgit néanmoins de la passivité des étreintes une sorte d’âme là où est arraché tout aspect psychologique.  L’identité offerte demeure une interrogation. Du portrait surgit déchirures ou  glissements. Chaque prise s'emplit d'apparitions qui la voilent comme si une huile ondulait sur le lissé de la surface en des surimpressions.  

 

 

 

truniger 2.jpgDans chaque portrait de la Zurichoise il n'existe plus de séparation entre le " moi ici " et  un " là bas " mais un jeu de réciprocité. A sa manière l'artiste reprend ce que Robert Delaunay avait compris en parlant de simultanéisme. A savoir une concomitance de profondeur qui implique le regardeur avec le sujet dans un même mouvement - double mais opposé - d’éclaircie et d’emprise. Par ce biais Isabel Truniger rappelle implicitement que l'on parle trop légèrement de l’identité. Sa réalité est ce que nous ne pouvons imaginer. A savoir l'excèdent qui dépasse toute prise. D'où les réseaux  proposés par la créatrice afin de créer les mutations de l’apparence, des codes et des genres. En ce sens  la révélation du " réel " est saisissante. Celle ou celui qui la reçoit l'éprouve dans la surprise d'être là, en un face-à-face perturbant qui étonne et détonne dans ce qui tient autant du jaillissement que du décrochement figural.

 

 

 

Jean-Paul  Gavard-Perret

 

31/03/2014

Marie L : résurrection

 

 

 

 

Marie L 3.jpgMarie L, « Ni fleurs, ni couronnes », Editions Collection Mémoires, Paris, 2014.

 

 

Il n’y a plus accroc dans la soierie du corps que Marie L suggère dans une des cérémonies secrètes qui font la force de ses œuvres.  Jadis un ogre la tira par les pieds.  Malaxant sa terre pure il voulut  y planter sa tente. Devant sa grotte l’ogre paradait en habit d’officiant. Mais l’artiste ne croit plus à ses orgues à prières dont le latin résonnait comme des gazouillis d’oiseaux par temps d’orage et d’opprobre. De l’ogre elle ne redoute plus le tonnerre. Elle est enfin sortie de son propre théâtre masochiste où elle descendait sur la pointe des pieds chaque soir pour se photographier dans un local à poubelles en craignant que des voisins la surprennent. Elle ne pâtit plus de l’interdit en s’en imposant de plus terrible.

Marie L 4.jpg

 

Marie L s’était perdue. Du moins croyait-elle l’être. Désormais son corps et ses images renaissent.  Elle y avance masquée mais libre. Sortant de la souillure son vertige optique n’est plus jumeau de la nuit. L’image retrouve ses couleurs, la louve devient lionne. Elle monte l’escalier, son corps vogue lentement dans un clair-obscur volcanique. Le présent ne se déduit plus du passé. Une montée engendre un recueillement, une attente. L’ogre, le pervers narcissique et passif est vaincu.  La femme glisse muette loin de lui sans mots dire ni le maudire : il serait trop content.

 

 

 

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:48 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

27/03/2014

Katrin Freisager : les rideaux de la Méduse.

 

 

 

 

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Les "nus" féminins de Katrin Freisager sont troublants. Mais de manière particulière et au sein de cérémonies faussement paroxysmiques et froides. Le duvet pubien abandonne sa part de légende en devenant une vitrine opacifiée qui éclate en d'autres sortilèges que celui de la simple exhibition. La photographe protège le féminin de l'être. Il reste prêt à jaillir mais selon d'autres promesses que celles proposées par les photographes masculins. La nudité ne sert plus  la prospérité du fantasme car Katrin Freisager ne réduit pas le corps en objet : elle cherche à le montrer dans une objectivité qui prolonge l'écho le plus profond de ce qu'elle est elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

Le transfert par le modèle permet de reconstruire une identité féminine. Elle joue sur un rendu simultané des facettes intimes et publiques. L'intimité ne se remodèle plus selon nature : elle s’enrichit  par superposition de strates et de textiles parfois incompatibles.  L'artiste invite à une fouille archéologique symbolique : s'y cherche l’image d’une autre femme que l'homme (entendons le mâle)  côtoie tous les jours mais qu'il ne suffit plus  ici de "rêver".

 

 

 

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Un regard différé est proposé afin d’interroger le statut ambigu de la féminité dans une société avide de cloisonnements et de pérennité.  L'artiste donne à voir le travail de sape salutaire de la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui révélée tend à occuper tout l’espace loin des stances qui  habillent d'impudiques fioritures un  regard douteux. L'impudeur de Katrin Freisager  est autre : elle ne fait plus de la femme le trophée lumineux de l’orgueil masculin.

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.