gruyeresuisse

03/08/2014

Leyla Goormaghtigh : le dessin et son double

 

 

 

Goorma 2.jpgA mi chemin de l’orient et l’occident la Genevoise Leyla Goormaghtigh transforme le dessin en art d’une précision qui procède du trait et des profondeurs. Le réel est toujours présenté sous divers types de dédoublements : l’avant et l’après, le contenu et le contenant par exemple. Le dessin reste un dialogue, un corps à corps dans les chemins d'abord perdus. Il représente le lieu du guet et de la condensation des divers temps. Si bien que l'idée qui requiert Leyla Goormaghtigh est celle d'une continuité segmentée.  

 

 

 

Chaque petit format si précieux et subtil renouvelle l'immobilité à demi mystérieuse où s’enferme les choses. La dualité fait que rien n’est fixe et figé même si l‘artiste dresse parfois des liens. Chaque dessin signale de cette manière à la remontée de  l'amont des années pour percevoir le tonnerre de murmures qui grondent sourdement au sein des traces, leur gravité comme leur légèreté.  Chaque trait s’enfonce avec discrétion et à l‘abri de tout pathos là où se dilate ou plutôt moutonne une révélation.  L’artiste n’enlève pas à ses dessins et en dépit de leurs couplages leur valeur de petite unité, de petite image unique. Elle les inscrit dans un ensemble grandiose qui fait que l’œuvre au fil du temps un « work in progress »  pour approcher le mystère du monde et de l’art. L’œuvre demeure donc perpétuellement ouverte.  Elle se construit dans l'épaisseur du temps en un travail que - au moins pour une part – on peut qualifier d'ascèse mais où la main qui ajuste le trait ne perd jamais ses ailes. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/08/2014

Poupées et exvotos d’Isabelle Zufferey-Dubord

 

 

 

Zufferey.pngAvec Isabelle Zufferey Dubord le corps tente de se dégager de sa coque qui est devenue sa complice. Il refuse d’y  suffoquer en douceur et exige une autre histoire. Avec une autre fin. Il y a là des innocents qu’il faut regarder pour guérir du temps qui passe et pour comprendre que l’on peut se sauver de la maladie de la mort. Ecoutons ce que disent de telles images dans la densité de leur silence sans fond : elles sont d’étranges visiteuses. Les blessures du passé ne demandent qu’à s’asseoir près d’elles. Isabelle Zufferey Dubord crée un besoin mélancolique de partager le chagrin du temps et  de trouver dans ces reliques toute  la vie cachée. Comment ne pas être touché par de telles œuvres ? Les corps (ou leur enveloppe)  sont là pour montrer combien sont forts leur chagrin et notre peine. Beaucoup restent emmitouflés. Ils sont pourtant des coups de poing de petits Moïse sortant de l’eau. Personne pour le prendre sur des genoux. Ces enfants, ces poupées est-ce vraiment eux ?  Est-ce vraiment nous ?

 

 

 

Zufferey 2.jpgReste leur Passion qui ne peut dire son nom mais que l’artiste montre en ses exvotos. Tous demandent confusément  pardon. Mais de quoi sinon des cicatrices faites à la terre ? La Genevoise apprend que nous devrions compter nos journées de joie sur les doigts de leurs mains, sur le pouls de leur cœur. Isabelle Zufferey Dubord les projette pour des noces à venir tandis que dans leur silence ils hurlent ce qu’on ne veut entendre. Leurs larmes restent invisibles. Mais contre la mort une fois de plus les innocents reprennent leur tâche. Ils sont là, telles des momies vivantes. Elles sont là  en bonnes camarades. Nous sommes leurs égarés provisoires. Notre foule est de plus en plus compacte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/08/2014

« Let me freeze again » : Fabienne Radi et les contours du monde

 

 

 

Radi.jpgFabienne Radi, «Poil et bâtiment », éditions « Edités sans les pieds », Genève 

 

 

 

Dans ses affiches Fabienne Radi reprend un travail sensiblement comparable à celui des planches d’Aby Warburg. Mais de manière plus fine, contemporaine et énigmatique. Elle raconte l’Histoire et une histoire pour que nous y greffions des histoires qu’elle met en scène avec ici  de belles enceintes. Au regardeur de s’interroger sur les liens de  « poilus » (masculins ou féminins – même s’il ne s’agit pas de femmes à barbe mais de celles dont la coiffure est un emblème) à des bâtimente emblématiques. Alain Fleischer est associé au Sphinx, Barbara Streisand à la Prairie Chicken House, Elvis Presley à N. D. de Manley, Bob Marley à des Hauts Fourneaux historiques, etc.. Il y a certes des rapprochements d’évidence : dans le dernier cas cité par exemple un certain fumage ou enfumage est scénarisé. Quant à la pauvre Barbara Streisand elle n’est guère choyée…

 

Il reste néanmoins possible de pousser plus loin ce que certains prendront pour des investigations et d’autres pour des spéculations approximatives. Nous en proposerons une - sachant que bien d’autres sont possibles. Pour toutes, la simplicité se contenterait de détours inacceptables. Disons que de notre point de vue le poil et le bâtiment c’est l’amour évidemment. Son contour et son creux. La présence et l’absence. Le refus de la surface lisse au profit d’une langue souterraine, cachée. Mais aussi l’expérience de la « périphérie » comme maison de l’amour. Le poil (le cheveu) et le bâtiment sont noués aux ombres, aux plis obscurs. A l’innommable aussi sans doute. Les murs comme la pilosité (ou son absence avec ici Giscard d’Estaing) sont des lambeaux de tendresse, des rideaux de gaze. Et comme Fabienne Radi sans faire de place aux trop lisses paroles propose en majorité des stars de cinéma (du devant ou du derrière de la caméra : Lynch, Varda, Faye Dunaway, etc.), du show-biz et de la politique l’éblouissement de tels effets « rideaux » est celui de l’inaccessible. Il existe des possibilités de vésuves, d’incandescences, de désolations, de figures de style, de splendeurs baroque, de vices et vertus. Ou par le versant opposé : « let me freeze again ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret