gruyeresuisse

18/09/2018

Arlene Gottfried : les uns et les autres

Godfried.jpg« Sometimes Overwhelming » d’Helene Gottfried réunit les photographies des années 70 et 80 lorsque la jeune créatrice parcourait Brooklyn pour capter de la manière la plus naturelle et simple la vie de l’époque. Celle qui travaillait en bureau la journée, apprit la photo en cours du soir afin de passer ensuite ses temps de repos dans la foule des rues à la recherche de surprises ironiques et prégnantes.

Godfried 2.jpgEn dehors de sa ville elle fut une des photographes majeures à Woodstock en 1969. Elle multiplie ensuite des prises sur les plages et dans les clubs. Elle devient photo-reporter professionnelle et narre New York en des images réunies dans plusieurs albums dont cet « Sometimes Overwhelming » devenu un classique de la vie de la cité. Elle saisit l’extravagance de quartiers. Peu à peu la créatrice allait sophistiquer à tord ses prises de divers types de marginalité. Mais ici tout garde une fraîcheur surprenante à une époque où la ville n’était pas « débarrassée » de ceux et celles qui furent bientôt chassés par le maire Giuliani pour « épurer » la Grosse Pomme.

Godfried 3.jpgLa photographe aime montrer les contrastes et oppositions (homme quasi nu et rabbin, femme vieille et éphèbe, blanc et noir, etc.). La diversité joue dans des œuvres dénuées de tout jugement de valeurs. L’ensemble est excentrique et ludique, insouciant et sérieux. Les portraits d’êtres humains fragiles ou sûrs d’eux trouvent une réalité qu’elle ne l’était dans ce témoignage brut et composé mais toujours de première main.

Jean-Paul Gavard-Perret

Arlene Gottfried, « Sometimes Overwhelming », PowerHouse Books, New York, 2018

16/09/2018

Delphine Renault : montagne et abribus

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Delphine Renault, « Le phare du Delta », Galerie Zabriskie, Genève, du 21 septembre au 6 octobre 2018.

Dans la plus originale des galeries de Genève, Delphine Renault continue d’interroger la manière dont le paysage se construit en ses représentations. Et le choix d’un tel lieu est significatif. L’artiste est comme impliquée dans la ville qu’elle transforme à son échelle physiquement et symboliquement.

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La plasticienne crée toujours un rapport entre ses images et le lieu de leur exposition en introduisant une transposition de signes et de métaphores pour construire des émergences paradoxales sous l’apparente simplicité minimaliste impertinente, drôle et énigmatique. S’y instruit un système de combinaisons formelles et conceptuelles propres à de solliciter l’imaginaire et la réflexion des passants.

 

Renault 3.jpgUne sorte d’apparent degré zéro de l’image – dont l’humour discret n’est pas absent - devient l’interface où un système de coordonnées abstraites du plan ou de la carte prend pied dans le concret. Il représente le point de capiton où une image mentale se compose afin de dresser une matérialité décalée du paysage.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/09/2018

Isabelle Sbrissa : remplir les trous avec la langue

sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa confirme de livre son importance dans le paysage poétique francophone. Ecrivant pour savoir ce qu’il y aura dans ses textes la Genevoise ne travaille pas que pour elle : elle nous apprend à apprendre et donne l’«unité ratière » que constitue l’humanité selon Lacan une manière de se retrouver dans des labyrinthes. Le tout avec une puissance évocatrice à plusieurs entrées. L’humour s’y marie à d’autres enjeux. Citons par exemple p. 96 : « C, qui me prête la pelle, dit qu’il comprend mon désir de creuser un trou : lui aussi voudrait se mettre tout nu, se glisser sous les feuilles et se transformer en mousse « jusqu’à ce que j’ai envie d’aller au cinéma » dit-il ».

sbrissa 2.jpgCe petit bonhomme en mousse et la fabrique du trou fait pencher forcément Isabelle Sbrissa vers Ponge. Néanmoins la terre de Ponge « c’est le Littré tandis que la mienne et noir, elle sent et j’en ai plein les doigts ». Dès lors d’un texte à l’autre c’est toujours le même ouvrage « creuse, creuse ma fille » doit se dire en substance la poétesse qui, telle Alice, elle tient un parapluie fermé. Car il s’agit moins de se protéger de la pluie que faire retentir - en appuyant sa canne sur le ciment - les ondes telluriques des trottoirs.

sbrissa 3.jpgLe discours poétique hystérise (très sobrement) tout penchant à l’analyse, il devient la main courante qui préfère fouir, éprouver, trier ou caresser que se tendre vers celle de Dieu. Si bien qu’il existe dans une telle poésie qui invente une nouvelle genèse. Tout se transforme dans « Lalangue », ses veines et méandres. Ils n’ont plus effet que de mener les gens par le bout du nez mais offre des affects en un voyage en si terre. Le langage s’enfonce dans l’obscur pour manifester autre chose que son insuffisance.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Sbrissa, « Ici là voir ailleurs », coll. « disparate, Editions Nous, Caen, 2018, 152 p., 16 E.