gruyeresuisse

18/08/2017

Katia Gehrung : Vers où ? Pour qui ?

Gherung 2.jpgEn noir et blanc ou en couleur les photographies de Katia Gehrung, en une forme de minimalisme baroque, créent les émergences impressionnistes du doute. La femme devient un signe calligraphique à forte puissance poétique ou représente une trace mélancolique parfois drôle, parfois inquiétante.

L’artiste souligne des gouffres de présences implicites. Le cliché devient un noyau à partir duquel se déploie une chorégraphie en plans fixes au sein d’une expérience parfois proche d’une puissance abstractive. Elle devient la source d’une plasticité fragile et puissante vers un espace où tout se perd mais où subsiste l’ordre d’une pure émergence.

Gherung.jpgLe corps suinte du silence au moment où le néant pourrait bien le toucher sur les méandres d’une route ou sur le sentier des solitudes. Entre rêves et ténèbres là où tout peut encore se passer, en touches de lumière, le corps semble épouser l’asphalte ou la terre à la rencontre du rien enseveli. Il reste néanmoins l’astre qui refuse de mourir.

Entre le tumulte des formes et leurs rétentions chaque prise est une énigme, une histoire sans parole créatrice d’une extase plastique. Sa narration devient celle du langage de l’image. Le modelage formel finit par avoir raison de tout. N’est-ce pas ainsi que l'art trouve sa plénitude ?

Jean-Paul Gavard-Perret

17/08/2017

Rachel Hemm s'amuse - ou presque

Hemm.jpgModèle - mais bien plus - Rachel Hemm scénarise la vie, c'est comme si son corps devenait toupie pour lancer des questions pleines d'arômes et d'effluves étranges. A travers ceux qui la scénarisent elle s'invente des doubles et se propose en anacoluthes de réalité. Un certain aveu se lit sur les caresses qu'elle donne à l’invisible : ce que s'y dévoile devient indispensable. Mais comme sans y toucher. Chaque prise réinvente un fantôme. Il murmure un secret pour délivrer de la nuit.

Hemm 2.jpgLa voici investie d’un "devoir" : porter le feu dans l’âme des vivants blessés par la détresse. Nu son corps n'est jamais dépouillé de fantaisie, il oscille comme incrédule dans diverses situations et jeux. Mais parfois de manière frontale et interrogative. Parfois tel un insecte le corps "obscène" et doux défroisse ses ailes ou à l'inverse elles sont prises dans des cordes: l’ombre y met sa lessive à sécher.

Hemm 3.jpgChaque fois le portrait s’enivre d'un "je ne sais quoi". Il stabilise le temps à travers ce que les êtres rêvent de montrer sans l'oser. Rachel Hemm s’en sustente. Si bien que face à elle il n’est plus question de tourner en rond. Quelque chose frissonne à l’unisson d'angoisses soudain plus transparentes mais qui ont la politesse de ne jamais se dire. Généreuse l'artiste laisse le champ libre à l'interprétation.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photos : Frad Chapotat, Christophe Buffetrille et Xavier Raby.

 

14/08/2017

Agnès Martin-Lugand : le sourire de Véra

Lugand.pngSi Véra l’héroïne de ce roman (enfin ce qui lui ressemble) sourit uniquement la bouche fermée ce n’est pas - à l’inverse de la Joconde - parce qu’elle a de mauvaises dents mais parce qu’elle ne se permettrait pas le moindre écart intempestif et superfétatoire. Preuve que le livre est rassurant, propre sur lui. Rien ne dépasse. Le couple armé de ses trois enfants doit supporter un échec mais un client imprévu sauve la mise. Ce qui pourrait devenir un cauchemar reste un rêve éveillé. Des ambitieux veulent mettre des bâtons dans les roues de la vie : ils en sont pour leur frais. Nulle question de limiter l’avalanche des bons sentiments.

Lugand 2.jpgL’auteure - qui ose un sourire plus large - parsème sa prose de valeurs refuges et de mièvreries sur le couple. Manière d’y croire, voire de nous conforter dans les erreurs de l’hyménée et de le « boire » jusqu’à la lie. Agnès Marin-Lugand ignore l’hallali sentimental. Son livre est donc parfait pour les « intranquilles ». Ils trouveront là une huile de liant pressée à froid. Tout est fait pour rassurer le gogo en un appel à la perfection mâtinée de bons et de méchants bien délimités. Tous les clichés sont aux gardes à vous en cette distraction. La tiédeur n’a rien de sensuelle : tout est réchauffé mais rien de brûlant. Il n’est jamais question d’identité fuyante, introuvable. Pour un tel couple la reconquête est toujours de saison. La nature du langage est en harmonie avec la platitude du propos. Marc Lévy n’a qu’à bien se tenir. Il fait des petits dans une mise en acte de l’absence totale d’écriture. Le caractère inconnaissable de l’âme humaine (ne parlons même pas du corps) est renvoyé aux calanques grecques. Lecteurs sérieux s’abstenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Agnès Martin-Lugand, « J’ai toujours cette musique dans la tête », Edition Michel Lafon, 2017.