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19/05/2014

Angèle Laissue : retours et progrès.

 

 

 

Laissue.jpgNée à Courgenay et diplômée  de la HEAD de Genève  Angèle Laissue a obtenu plusieurs distinctions. Elle a été exposée en solo par Virginie Otth à Lausanne et collectivement dans plusieurs villes de Suisse et en Allemagne. Assistante au MAMCO elle y travaille pour diverses expositions. Elle a déjà réalisé plusieurs séries à New-York (dès 2010), Paris et en Suisse.  Son œuvre photographique s'inspire de problématiques anthropologiques comme d’une réflexion sur l'appropriation par les surréalistes d'objets ethnographiques. Elle développe une série de recherches documentaires dans le champ de la culture visuelle en explorant l'interaction entre des formes relevant  d’une production de masse inclusive et aliénante et ce qui entre en dissidence face à de tels produits standardisés dominants. Elle collecte des images  (photographies produites par elle-même et images trouvées) par exemple sur les usages du portrait photographique funéraire, sur l'ésotérisme populaire à partir des ex-votos d’un lieu de la Seine, d'un parc d'attraction à Interlaken, sur les images "qui font rire" sélectionnées par les acteurs d'un forum de musique électronique ou encore sur les lieux touristiques et de loisirs culturels mettant en scène des dispositifs particuliers d'exposition.

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Ses « installations »  ouvrent à une didactique où les questions les plus compliquées sont présentées de manière ludique.  L’artiste ne cesse  de se demander comment le cycle de l'aliénation est lié au le cycle artistique. La représentation populaire est montrée comme un principe dynastique et territorial qui est aussi principe idéologique. La plasticienne le met à nu tout en montrant qu’une « vérité »  sort à travers de telles représentations symboliques de la vie humaine qui deviennent des liturgies.

L'art populaire  occupe une place centrale dans le débat  sur l'aliénation de la société. Ce débat est lié à l’évolution des mentalités, des techniques mais  aussi à la conception du corps et à sa capacité d’évoquer le plus par le moins, le réel par la virtualité. Le travail d’Angèle Laissue prouve que l’homme est un animal symbolique, il vit le présent en fonction d’un ailleurs, donc il peut représenter des choses absentes par le masque, l’invocation des esprits, le dialogue avec les gens qui ne sont plus là, l’apparition des ombres et des lumières liées à la condition humaine et à la fête. 


Mais entre la forme artistique qui en joue et l'aliénation qui la vit le pas est immense. L’artiste tranche ce dilemne et défend les valeurs d'un art en prise avec la société, qui fait avancer les idées et lutte contre l'endogamie. Son travail est celui d'une « nouvelle critique ». Il ne se contente pas de juger l'« objet », mais appréhende le geste de l'art en prenant en compte la relation à l'histoire, aux populations et aux lieux. Zngèle Laissue garde pour objectif de  mettre les pratiques artistiques en contact avec les questions  posées par la société.  Son œuvre devient une agora où se développe une fantastique diversité culturelle. Angèle Laissue offre donc aux spectateurs une connaissance qui leur permet de prendre leurs distances par rapport aux apparences et aux produits culturels « manufacturés ».

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/05/2014

Les délectations en abîme de Daniela Droz

 

 

DROZ en 1.jpgTessinoise d’origine, Daniela Droz a vécu d’abord en pleine nature puis à Bellinzone. A19 ans elle décide de rejoindre Lausanne pour suivre des cours à l’ECAL et devenir photographe. A l’origine la future photographe est fascinée par le travail de  David LaChapelle puis par les approches de Guy Bourdin, Diane Arbus, Joel-Peter Witkin. Mais elle reste impressionnée par le photographe « de mode » Paolo Roversi capable selon elle de passer au-delà des attentes plastiques  « grâce à sa sensibilité et à son coté intouchable et métaphysique ». Comme lui traversant les frontières Daniela Droz cherche par la photographie à atteindre « les backstages dans la vie ». Elle aime aussi dans la photographie est ce que Bram van Velde appréciait dans la peinture à savoir que « c’est plat ». Mais l’effet de surface n’empêche pas de jouer avec les profondeurs.

 

Droz 3.jpgDerrière l’apparente diversité des sujets  la recherche de la beauté et de la perfection plus par apparente froideur que sensiblerie romantique.  Intéressée par l’architecture d’intérieur et le design d’objet comme par les effets de peau et de chair elle utilise de dispositifs lumineux ou chromatiques pour capter des dissonances aux harmonies attendues d’un « still lifed » particulier : le décor y a autant d’importance que l’objet comme le prouve sa série  « Background »s. La géométrie des lignes crée  la confrontation de différents plans souvent tirés des plaques  plexiglas ou de forex utilisés comme décors pour la promotion d’objets que la photographe emploie lors de ses commandes commerciales.

 

Droz.jpgMais l’artiste travaille aussi sur de la modification du corps.  Dans « Pain makes you beautiful », pénétrant des lieux interdits au public (salles d’opérations par exemple) elle s’est approchée de  la manière dont les êtres s’approprient leurs corps à travers diverses techniques qui vont de la chirurgie esthétique à la scarification. L’artiste reste fascinée par l’intimité fracturée et reconquise. De la vue de l'horrible ne subsistent dans l’œuvre que les contours indiciaires. Ils s’orientent non vers la présence mais l’absence, non vers la description du visible mais vers un travail prenant acte d’une disparition et d’une renaissance.Le singulier passe au général en mettant en scène et en relief du très perturbant comme de la pure beauté plus classieuse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/05/2014

Ecchymoses de l'âme sur table à dissections : Liliana Gassiot

 

 

 

Gassiot.pngLiliana Gassiot crée un univers qui passe d’un masochisme à un érotisme particulier. La suggestion plus que l’évidence laisse ouverte la question de la féminité mais aussi celle le livre, du récit, de l’image. Un certain inachevé (toujours impeccable) à la fois exalte et révèle dérisoire l’image qui laisse le voyeur ou le lecteur à sa « faim » et son inassouvissement. L’œuvre tangue entre le plaisir et le mystère. Des « maculations » subtiles amorcent l’attirance et la peur. Dans une de ses dernières «expériences » la créatrice, rappelle « que le fil d'un récit a le pouvoir de reconstituer un monde au bord de disparaître et celui du chirurgien de rapprocher les lèvres d'une plaie et en lier les tissus ». Elle fait des deux fils un livre qui « ouvre la plaie et la plaie ouvre le livre ». Entre imagerie médicale et imaginaire narratif l’artiste repêchant dans d'anciens ouvrages médicaux des vignettes coud un discours maculé de rouge sang (bien sûr). Tout cela tient de l’ »opération » (entendons ouverture) et de la cautérisation. Le regard se perd dans un univers ouvert et refusé. Il porte le signe de l’offrande, de l’interdit, de la douleur mais sous le sceau d’un plaisir du jeu. Comme toujours chez l’artiste de Lausanne l’image exclut l’explicite, elle devient prélude ou métaphore et montre combien toute feuille blanche est un abîme qu’il faut combler dans des dispositifs hybrides ou des miroirs « déformants » où le corps de l’objet comme l’œil de regardeur peuvent être « bandés ».

 

Gassiot 2.pngL’artiste propose des spectres fantasmagoriques à travers lesquels il existe peut-être de sa part une version féminine  de l’  « héautontimorouménos » de Baudelaire. Néanmoins l’onirisme est de mise. L’ironie aussi. S’y éprouve sans lyrisme et par effet de surface les ecchymoses de l’âme sur une table à dissection. En de telles cérémonies un bruissement de vie est toujours palpable au-dessus des chemins de broderie en dédales. Par ces métamorphoses Liliana Gassiot fait ressurgir des pâleurs anciennes là où parfois les cuisses des femmes ressemblent à de lourds piliers.  Mais le plus souvent se pénètrent des temples où vit la déesse. Ses images deviennent une poésie des songes, ses spectres. Un monde nous regarde et le cœur se remet à battre entre l’ombre et le jour au couchant d’une lune rousse qui donne à chaque œuvre une puissance délétère, mystérieuse et fascinante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:17 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)