gruyeresuisse

12/09/2016

Sources de vie d’ Anne-Sophie Tschiegg


Tschiegg.pngAnne-Sophie Tschiegg crée une œuvre captivante. Des rêves dorment entre les jambes de femmes entre elles, des fleurs jaillissent des larmes d’un jardin. Pas de couleuvre entre les racines. Reste un feuillage de figures en demi-teintes. Le ciel se couvre d’un lit lunaire. L’œuvre devient une surface de réparation. A la regardeuse, au regardeur de jouer avec le dispositif, d’éclaircir le rébus de scènes furtives, allusives ou non. La créatrice enchante le paysage, le portrait : surgissent une suite d’esquisses, de fragments. Ils glissent vers des lignes de fuite ou de recouvrance.

Tschiegg 3.jpgExiste soudain l’avant des mots, leur résonance, le vide laissé - coup de gong. L’impact retourne au silence. Mise en jeu, la peinture révèle. Le corps féminin filtre son rapport au corps de l’autre qui est le même : l’imaginaire ne brouille pas les pistes, il les précise. Happée par Méduse, une femme mime la lallation, remonte la mammoland ou redevient infante. Un murmure monte. Cendrillon perd parfois sa pantoufle. Ou plutôt glissant sur un tas de coussin égare sa chaussure. Tschiegg 2.jpgLa voilà parfois rouge et essoufflée. Sur le pont qui enjambe sa source, un chat blanc ronronne. Insituable autour d’un vide sans espace craque une étonnante faille. La bouche, les bras. Mante dans les draps. Les fleurs de lys laissent sur les doigts des fées du jour et du logis leur pollen. La créatrice n’épuise jamais les possibles. Elle leur donne un maximum d’extension dans une sorte de rêve. Un rêve qui aurait lieu dans une nuit sans sommeil. Comme celui de la créatrice, le regard entre en posture d’insomnie.


Jean-Paul Gavard-Perret

Coffret Anne-SophieTschiegg, 4 volumes, Littérature Mineure, Rouen,  25 Euros., 2016.

09/09/2016

Korean Delires : Françoise Huguier


Huguier 4.jpgLauréate du prix Albert Kahn 2016 Françoise Huguier permet de découvrir de manière ludique, enjouée (mais pas toujours) de la Corée du Sud telle qu’elle est. Seoul est surpris sous différents aspects : tradition et comportement avant-gardistes s’y mêlent en un patchwork coloré. S’y rencontre bien sûr les boys-bands locaux de la « K-pop » qui a envahi le monde entier. Huguier 3.jpgLes rues frétillent des jeunes filles issues de la nouvelle vague coréenne (« Hallyu ») aux looks « fashion » plus improbables encore que ceux de leurs consoeurs de Tokyo. Françoise Huguier après diverses enquêtes filées a d’ailleurs pu suivre un girls-band (« La Boum » sponsorisé par une clinique de chirurgie esthétique…). Elle l’a photographié en un clin d’œil génial au « Marie-Antoinette » de Sofia Coppola.

Huguier 2.jpgTout dans cette série (jusqu’au cercueil ouvert pour une cérémonie mortuaire) prend un aspect inattendu et décalé. La photographie qui manque trop souvent de morsures se métamorphose en une vision qui pourrait sembler une pure exhibition mais ne l'est pas. Au sein de cette auscultation urbaine, le regard et l'émotion sensorielle sont chaque fois interpelés, surpris, fascinés. La photographie devient ce que Pierre Bourgeade lui demandait : "sous l'œil lumière, de l'ombre au soleil, une fleur carnivore inconnue de nous-mêmes". Le pays que les occidentaux ont tendance à voir comme une masse homogène s'ouvre à une diversité sidérante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Françoise Huguier, “Virtual Seoul”, Polka Galerie, Paris, du 10 septembre au 29 octobre 2016.

07/09/2016

Les Visitations de Griselidis Réal

 

Griselidis 4.jpgJehane Zouyene, « Grisélidis Réal, peintre - catalogue raisonné », Editions HumuS, Lausanne, 2016

L’histoire de l’art suisse et internationale restera redevable à Jehane Zouyene d’un superbe travail. Celui de la mise en exergue de l’œuvre plastique de Grisélidis Réal. C’est sans doute l’aspect le plus méconnu de celle qui ne put se livrer à son art que lors d’épisodes imprévus (la prison) et à quelques moments dits « perdus » mais qui ne le furent pas pour l’art. La « péripatéticienne » qui fit du stylo à bille l’outil majeur de ses œuvres et pensa pouvoir vivre de son art développa dans son œuvre le goût pour les monstres et les thèmes récurrents à son engagement : l’éros. Il devient aussi ornemental que fantastique.

Griselidis.pngL’artiste reste encore effacée sous l’activiste meneuse de la « Révolution des prostituées » à Paris avant d’importer son combat à Genève. Revendiquant le rôle social de la prostitution en tant qu’aide à la misère humaine, elle considéra son activité comme « un Art, un Humanisme et une Science » selon une éthique qu’elle résuma ainsi : « Que vaut-il mieux prostituer: son cul ou son âme? Le cul, bien entendu. C'est plus pénible physiquement, mais c'est plus propre ».

Griselidis 3.jpgCelle qui est enterrée au cimetière des Rois à Genève avec comme épitaphe «Ecrivain, peintre, prostituée » prend grâce à Jehane Zouyene une nouvelle dimension. Le corps dans l’œuvre plastique est magnifié de manière parfois mystique et fort éloignée de toute idée de faute ou de péché. Si la vie n’est souvent pour un créateur que le reste le plus perdu de son écriture et de son art, ce ne fut pas le cas pour Grisélidis Réal. Dans son œuvre de plasticienne elle consomme les extases d'un éternel retour. Et rien ne définit mieux ce travail plastique que le mot Visitation d’un corps qui retrouve une majesté dolente et royale à la fois.

griselidis 5.pngIl devient une suite d’autoportraits dans une paradoxale opération d’amour qui porte jusqu’à la transparence l’expression d’une mémoire à travers le bouquet des formes et des couleurs. La femme y prend la place de Dieu. Elle sert d’appel non sans humour à la tendresse afin de tempérer les convulsions de la vie en l’approche de l'unité qui associe la Femme au cosmos au sein d’une mélancolie chargée d'émotions archaïques de toute une histoire de l’art (en particulier germanique) ferment d'une douleur et d’une rêverie inépuisables.

Jean-Paul Gavard-Perret