gruyeresuisse

04/08/2014

Les théâtralisations perturbantes d'Iseult Labote

 

 

 

Iseut 2.jpgIseult Labote drape et pare la photographie de vulnérabilité au sein de réseaux ou d'empilements de stigmates. Toutes les matières photographiées se muent en opalescences plus ou moins abstraites et renvoient à ce qui pour Duchamp relevait de ce qu'il nomma "l'infra-mince". La Genevoise produit des intensités par soustraction. Les objets sont voués à la perte mais prennent une force expressive qui leur offre un devenir. L'inerte rentre donc dans un circuit mouvant où la déperdition se transmue en tacite recommencement.

 

 

 

Iseut 3.jpgUne telle œuvre par ses visions de près ou de très loin  crée l'illusion d'une peinture, d’un tableau qui navigue entre le réel et le virtuel, l'effacement et le surgissement à un temps princeps. L'introspection et la mélancolie voire la rétrospection ne se montrent jamais telles quelles. Elles se font "entendre" entre les lignes et les volumes. La théâtralisation prend une forme particulière afin que non seulement le réel mais le regardeur perdent leur aplomb. Les deux avancent, reculent à la fois complices et exclus. Les choses ne font plus partie de la photographie. Il n’y a qu’une seule solution à l’énigme, une seule conclusion possible : on ne voit que « de » la photographie : elle est le seul réel Ou le seul tableau dont la manière ineffable est pleine de matière qui pose la question du pouvoir de l’image, de sa force et de son poids.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

03/08/2014

Brigitte Babel : la peinture comme accomplissement vital

 

 

 

Babel.jpg"-Et avant  le jour de la création  qu'y avait –il ?

 

-L'Attente" (La Genèse)

 

 

 

 

 

Brigitte Babel  reprend à sa main la grande phrase humaine. Par ses créations surgit l'incessant afflux du monde. Il répond à la plainte sans mesure de l'Origine que la peintre transforme en patience. A ce qui fut sans lumière le Genevoise accorde une clarté. A ce qui est fait d’une seule lumière elle offre variations et moirures. Elle apprend la séparation du réel tel qu’il est  (même si depuis quelques temps il pointe – à peine – son nez) pour s’accorder à l’abandon. Cela conduit à l'émerveillement contemplatif. L’œuvre est donc un cri vital, sourd, impressionniste, toujours temporaire, toujours menacé.

 

 

 

L’artiste touche le lieu que les mots ne peuvent atteindre. Sa peinture est un acte qui dépasse la pensée, l'anticipe. Elle reste une conquête, l'appropriation d'un souffle. La lumière du matin, du plein midi ou du soir métamorphose son éclair fixe, la rapproche d’une source mouvante en des syntagmes paradoxalement incalculables à la bonne odeur de souches.  Ce qui germe est de l'ordre de la sérénité. La peinture n'est plus un simple état mais un mouvement de marée. Elle prouve que si - comme l’écrivait Baudelaire dans « Le Vieux Saltimbanque » - l’art est l’opposé de la nécessité. Celle-ci ne le dépassera jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Leyla Goormaghtigh : le dessin et son double

 

 

 

Goorma 2.jpgA mi chemin de l’orient et l’occident la Genevoise Leyla Goormaghtigh transforme le dessin en art d’une précision qui procède du trait et des profondeurs. Le réel est toujours présenté sous divers types de dédoublements : l’avant et l’après, le contenu et le contenant par exemple. Le dessin reste un dialogue, un corps à corps dans les chemins d'abord perdus. Il représente le lieu du guet et de la condensation des divers temps. Si bien que l'idée qui requiert Leyla Goormaghtigh est celle d'une continuité segmentée.  

 

 

 

Chaque petit format si précieux et subtil renouvelle l'immobilité à demi mystérieuse où s’enferme les choses. La dualité fait que rien n’est fixe et figé même si l‘artiste dresse parfois des liens. Chaque dessin signale de cette manière à la remontée de  l'amont des années pour percevoir le tonnerre de murmures qui grondent sourdement au sein des traces, leur gravité comme leur légèreté.  Chaque trait s’enfonce avec discrétion et à l‘abri de tout pathos là où se dilate ou plutôt moutonne une révélation.  L’artiste n’enlève pas à ses dessins et en dépit de leurs couplages leur valeur de petite unité, de petite image unique. Elle les inscrit dans un ensemble grandiose qui fait que l’œuvre au fil du temps un « work in progress »  pour approcher le mystère du monde et de l’art. L’œuvre demeure donc perpétuellement ouverte.  Elle se construit dans l'épaisseur du temps en un travail que - au moins pour une part – on peut qualifier d'ascèse mais où la main qui ajuste le trait ne perd jamais ses ailes. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret