gruyeresuisse

22/10/2020

Les épures de Silvia Bächli

Bachli.jpgSilvia Bächli, Skopia, Genève, du 31 octobre au 19 décembre 2020.

Silvia Bächli poursuit avec une obsession de la perfection sa hantise de l'entrave dont elle veut libérer ses œuvres. Comme si elle voulait réparer le trauma d'une époque qui croule sous les images. Celles-ci, répulsives ou attirantes, entraînent vers un lieu d'enfermement, d'impossible séparation entre le réel et sa représentation et un blocage de l'imaginaire.A l'inverse les épures de Silvia Bächli permettent de penser l'être, son rapport au réel en une concentration source de "simplicité" - ce qui reste le plus difficile dans l'art et qui demeure l'apanage des grands maîtres.

Bachli 2.pngL'économie minimaliste entraîne paradoxalement vers une utopie de la vision. D'où la nécessité de cet échange entre la réalité et l'image ainsi que l'intensité d'une attention à l'espace par ce qui devient chez la créatrice une "méthode" de construction qui fait abstraction des idées reçues et de toutes conventions.

Bachli 3.png

Silvia Bächli met à nu le monde en des opérations "expérimentales" mais qui ne renoncent en rien à la recherche et l'expression de la beauté. Dans le "peu" celle-ci devient convulsive. L’œuvre offre en conséquence une vision beaucoup moins taciturne qu'ardente et apaisée. Les couleurs - le plus souvent pâles - et les formes parcimonieuses procurent des émotions lancinantes voire une forme de sidération par les interrogations qu'elles suscitent.

Jean-Paul Gavard-Perret

20/10/2020

Chiara Fumai à Genève : transmission de sa postérité

Fumai bon.pngChiara Fumai, "Poems I will Never Release, 2007-2017", Centre d'Art Contemporain, Genève du 4 novembre 2020 au 31 janvier 2021.

Le Centre d’Art Contemporain de Genève propose la première rétrospective consacrée à l’œuvre de Chiara Fumai 1978 - 2017). La créatrice a fortement contribué à développer les langages de la performance et de l’esthétique féministe du XXe et XXIe siècle. L'exposition scénarise une sélection importante d’œuvres  qui les concrétisent même si les performances sont à priori insaissables puisqu'elle refusa de les documenter.

Fumai 2.pngL'ensemble présente entre autres deux des espaces domestiques qui ont marqué la carrière de Chiara Fumai et son invention d'espace d’insurrection féministe  : un "freak show " et une maison-musée de l’appartement milanais où l’artiste a vécu. Et ce avec sélection de vêtements de scène, d’accessoires, de livres et de disques vinyles. Chiara Fumai s’est appropriée les champs sémantiques de la menace, de la révolte, de la violence et de l’ennui pour créer des situations, des collages et des environnements volontairement inconfortables, complétés par différentes actions pour défendre son féminisme anarchiste.

Fumai 3.pngRefusant de jouer le rôle de victime et de se laisser enfermer dans le statut d’artiste femme, elle a pratiqué l'ironie au sein d’une "fiction véritable" forgée sur des remix, des réappropriations en ses performances qui évoquent des figures féminines en colère et qui marquèrent l’histoire humaine dont elles furent néanmoins les oubliées... Apparaissent, entre autres,  la femme à barbe Annie Jones attraction de Barnum, "la beauté circassienne" Zalumma Agra, elle aussi offerte aux regards dans ce cirque, la terroriste allemande Ulrike Meinhof, la médium analphabète Eusapia Palladino ou encore la philosophe Rosa Luxembourg. Mais surgissent aussi des magiciens masculins : Harry Houdini ou Nico Fumai, le premier personnage de fiction inventé par Chiara. Elle a toujours mis en exergue mots et images des autres pour leur redonner l'intérêt qu'ils méritent même si elles et ils furent effacés de la mémoire collective.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2020

L'incertitude des corps "glamoureux" : Kourtney Roy

Roy 3.jpgMaîtresse de la photographie contectuelle, celle qui rappelle combien "Certains contextes indiquent si clairement nos intentions que nous n’avons même pas besoin de les exprimer pour être compris", met en jeu des femmes qui profitent de leurs vacances pour rechercher un mari.

Roy.jpgElles mettent a priori tous les atouts de leurs côtés : bronzage, ongles parfaits, tenues (petites mais coordonnées) font d'elles des sauvageonnes aguicheuses. Le tout dans un monde de simulacres. S'entrevoient ici ou là, quelques fragments de réalité : plages, paquebots voire un alligator criant de vérité. Bref ce livre contient ce qui fait la patte ironique de la créatrice et de ses portraits cinématographiques colorés.

 

Roy 2.jpgMais sous le pastiche chic et classieux, une tension demeure là où les frontières entre la réalité et l’imaginaire se perdent. Il ne s’agit pas du monde que nous rêvions de toucher. Car il existe toujours des éléments perturbateurs propres à casser le glamour. Les clichés se renversent. Sous le nacre le déceptif veille. Le romantisme amoureux est remplacé par des laisons illusoires et rapides : elles sont des coupes faim ou des trompes l'ennui. Le toc domine dans une ironisation délicieuse des idées reçues ou des illusions par avance perdues.

Jean-Paul Gavard-Perret

Kourtney Roy, "The Tourist"André Frères éditions, 2020.