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24/06/2014

Boutheyna Bouslama la persiflante : « Râteaux » existentiels et sociétaux

 

Bouslama 2.jpgBoutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes, 32 pages, coll. Sonar, 2014 ; 100 exemplaires, CHF 15 / € 10, Art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Boutheyna Bouslama sait que pour être forte  l’ironie doit chatouiller, et non pas mordre. En conséquence là où tant de mâles cultivent une violence agressive et facile, la genevoise propose une stratégie plus poétique, incisive, drôle et prégnante. Sa défense des femmes et des sans-droits transfuse selon divers métaphores. L’artiste y joint sa propre mythologie et une vision engagée.


Bouslama 4.jpgDans « Shoes » son obsession pour les chaussures sert de la narration d’un achat transformé en rituel à fort potentiel émotionnel. Quatre textes sérigraphiés sur papier de soie (propre à l’emballage des chaussures) ont été diffusés dans des magasins afin déplacer la perception d’une œuvre d’art et d’interroger son sens et sa valeur. Un cinquième texte est projeté en vidéo lors des happenings de l’artiste. « Papiers » pose aussi le sens de la diffusion, la valeur, la légalité de l’œuvre d’art tout en montrant la difficulté de la reconnaissance administrativement. Ces « papiers » sont de faux permis de séjour qui furent distribués et disséminés dans Genève. Quant à « L’infusion à la menthe le jus d’orange et le râteau », (l’œuvre la  plus poétique et la plus minimaliste de l’auteur) elle raconte une histoire d’amour qui comme toute « bonne » histoire du genre finit mal en général.

 

 

 

Bouslama.jpgL’art-action devient avec la jeune artiste la plus efficiente censure de la bêtise.  Sa  lucidité évite néanmoins le simple  sarcasme afin que le sourire puisse atteindre des connotations abyssales de manière habile et séduisante. Preuve que le sourire est le chef-d’œuvre du rire.  Le premier cherche à embellir le monde et laisse pensif l’autre joue sur l’enlaidissement et étiole la pensée. C’est pourquoi Boutheyna Bouslama opte pour le premier. Chez une telle artiste la verve reste aussi incisive que discrète : elle est intelligence. Si bien que les redoutes idéologiques cèdent puisque ici l’humour restant majeur il peut ébranler les fondements d’angoisses et d’égoïsmes. De plus avec la Genevoise il ajourne les rides, censure le sentimentalisme et flétrit l’arrogance. On peut facilement imaginer que sourire et caresse sont les principales enzymes de la vie de l’artiste. On espère pour elle que les deux préfacent (en dépit du « râteau » premier) l’intégrale de l’amour…

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Faut-il vous l’envelopper ? Virginie Rebetez et la part de l’ombre

 

Rebetez BON.jpgVirginie Rebetez, Swiss Design Award, 2014 Bâle, Undercover, Galerie Christopher Berger, Lausanne.


 

Convaincue qu’il y a non seulement une face cachée (nocturne) des choses mais  que cette face cachée est nécessaire à leur être ou leur « choséité » (comme aurait dit Beckett) Virginie Rebetez  par ses paquetages ferme souverainement les yeux du visible. Manière de poser  des questions essentielles que reprennent sous divers angles et techniques ses  séries : Que devient le regard quand la lumière s'absente ? Que voit-on dans l'ombre ? Que voit-on de l'ombre ? Dans quelle mesure affecte-t-elle la visibilité du monde et son intelligibilité ?" L’artiste répond par ses jeux de surface et les envers des images. En conséquence celles-ci ne sont jamais marquées du poinçon de la nostalgie qui les assujettiraient à la soumission de quelque chose du passé ou d’un romantisme à deux balles sous le prétexte de se débarrasser de la part la plus inconnue du réel. L’artiste préfère l’empaqueter ou le monter en constat ou reconstitution en  des pièges afin d’occulter le muséal, le marmoréen, la figuration impressionniste. Cacher l’image, lui tourner le dos revient à cerner de plusieurs côtés la perte et laisser le champ libre à tout ce qui pourrait advenir.

 

Reberez portrait.jpgRenouant avec le figuratif comme avec la land-art voire avec l’hyperréalisme Virginie Rebetez se joue des apparences et des impressions que celles-ci peuvent ouvrir. Elle déconstruit les formes et les dogmes en vogue dans l'esthétique du temps au sein d’une vision "lynchéeen » (modèle côte vaudoise)  des choses. Créant un pont entre le réel et ce qui lui échappe, entre l’art et son image  la créatrice plonge en un univers où - même si la figuration fait loi - nous sommes loin du reportage. Toute l’œuvre s’appuie sur une nécessaire ambiguïté et un décalage : le spectateur devient aussi libre qu’aimanté. Virginie Rebetez rend donc à l'image comme au voyeur sa part d'ombre où existe une autre clarté : elle couve dans des cendres toujours inachevées, encore incandescentes. L’artiste n’a pas fini de les explorer. Jeunesse oblige.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:25 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

22/06/2014

Nécessaires aberrances de Renate Buser

 

Buser baroque.jpgRenate Buser, „Barock“, Abbatiale de Bellelay, 14 juin – 17 juillet

 

 

 

 

 

Photographies monumentales et installations; brutalisme et sophistication baroque font de l’œuvre de Renate Buser une approche toujours particulière des architectures. Les mélanges des temps  ne cessent de bouger à travers la mémoire en mouvement de lieux et d’espaces que la zurichoise décale afin que s’y portent de nouveaux regards. Elle déplace sinon les montagnes du moins les murs par ses immenses affichages qui sont autant de draps de douceur. Le temps y défile mais Renate Buser le défie, le dépasse en ses effets d’écrans. Enluminures des palais, façades modernes sont troublées de narrations plastiques intempestives. Les étoiles sont belles au dessus de ces propositions. Parfois la lune nous y saisit et nous force à nous jeter dedans. La veine est de fait fantastique. S’y retouvent un exotisme temporel concret et une poésie cosmique. Il existe un mélange d’humour sans plaisanterie et d’inquiétude sans gravité. Le monde urbain, moderne, quotidien comme celui du passé possèdent soudain un physique déréglé. De telles aberrations sont autant des comptes rendus imperturbables que le produit de la jubilation d’une créatrice libérée de toutes les pesanteurs des murs et de leurs limites.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret