gruyeresuisse

17/10/2014

Hors-Champs : Jacqueline Benz

 

 

 

benz.pngJacqueline Benz rend le voir plus puissant par les absences que l’artiste crée retranchant dans le hors-champ ce qui généralement fait centre et sens. Si bien que l’habituel « réfléchi » se retrouve à l’état non réfléchi mais devient de la sorte « réciproque »… Peseuses de traces parmi l’abstraction des corps des femmes dont la nudité est absence mais non absence de vêtement puisque ce sont deux choses différentes, la plasticienne efface les distinctions entre voir et être (vu). Est donné à contempler un bord, un creux, une ébauche. Tout est en désordre là où pourtant une rigueur règne.

 

 

 

benz 2.pngLes incidentes polyvoques sont remplacées par un effet de neige. Il faut en respirer les cristaux où l’œil se perd afin de s’enchaîner à d’autres préludes moins rébarbatifs que ceux de l’arrière train-train quotidien de l’image. De telles créations deviennent prêtes à porter le poisson en carènes jusqu’à notre sépulcre en passant par la grâce de Cythère. Les changements de rythme, les arguments sautés  s’amplifient  mais de manière austère - ce qui n’empêche en rien l’humour. Une immense énergie apparaît. Elle accuse notre gravitation éparse, arbitraire qui tire du sol vers le ciel. Dans ce que l’ombre disperse le corps lui-même est démembré par l’inscription et la rupture d’une géométrie fulgurante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/10/2014

Liliana Gassiot et les femmes-seuils

 

 

 

 Gassiot 3.jpgLiliana Gassiot, Suture, art&fiction, Lausanne

 

 

 

Liliana Gassiot - depuis L’Ondallaz où elle habite - aime tirer des fils visuels ou symboliques. Entre autres ceux de la naissance et de l’appartenance - thématiques majeures de la créatrice. Plastiquement  l’œuvre est liée à un univers organique et végétal que l’artiste transfère  en des suites de dessins au graphite. Ils évoquent la mutation, la ligné mais aussi le chaos. Ses « fontaines » dessins brodés aux fils noirs racontent des cycles  à la fois érotiques et magiques où tout se mêle sans forcément s’imbriquer. Portraits de femmes, éléments de leurs corps sont recadrés sous forme de reliques. Liliana Gassiot suggère par ce biais l’envers du monde, ses parties cachées, ce que l’on n’ose pas dire ou montrer parce que cela paraît commun ou trop laid.

 

 

 

Gassiot 2.jpgChez l’artiste, pas de lyrisme. D’une manière frontale s’instruit une confrontation où la féminité dans ses stigmates ne perd jamais de sa superbe loin des effusions sentimentales.  Un tel « échange » en son défi précipite dans un gouffre de pensées, un sentiment d’inquiétude non sans humour parfois. L’image n’a plus besoin d’écriture, juste parfois un titre qui souligne l’anecdote ou l’allégorie. L’iconographie devient le plus superbe démenti à toutes aux oies blanches et à la Vierge Folle de Rimbaud, la plaignante vivant au dépend de l’amour du mâle et qui affirme  « J’étais sure de ne jamais entrer en son monde(…) Que d’heures des nuits j’ai veillé en cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité ». Liliana Gassiot a mieux à accomplir qu’à faire le lit de tels hommes. Le temps de la naïveté se termine.  

 

 

 

Gassiot 4.jpgEn guise de clin d’œil par ses effets échevelé l’art devient ainsi primitif et futuriste. Il ne s’agit plus de peindre des passages vers divers types d'extase. L’attraction, à l’épreuve du réel, est autre. L’artiste en  épouse son suspens, ses torsions, ses boucles. La femme n’est plus ersatz, porte-manteaux, transparence, hypothèse plus ou moins vague. Elle devient par le fragment le seul sujet du visible dans la solitude où l’artiste la saisit. Il s’érige comme présence de toutes choses. La femme-seuil est donc la dimension du monde comme présent et absent. Il englobe la féminité et son mystère, contient l’invisible et le visible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/10/2014

Catherine Bolle : la peinture et son double

 

 

 

 

 

bolle.jpgCatherine Bolle, « Spectrale », galerie Graf & Schelble, Bâle.

 

 

 

La Lausannoise Catherine Bolle poursuit une œuvre cérébrale et poétique où la présence se réduit à des formes qui sont autant d’inflexions dont la tessiture passe de la lumière à l’obscur. La vibration se diffuse en ondes, en courbes de niveau ou en plaques zébrant le support. S’y expriment une résonnance un rayonnement. Dans ce qui peut sembler un paysage le mystère s’épaissit  avec une liberté formelle toujours renouvelée, enrichie. Des fragment décalés ou assemblés flottent en halos de couleurs. Existe toujours une géométrie mais dans « Spectrale » elle est beaucoup plus fluide, libérée de la reconnaissance de la forme. Les couleurs bleus, rouges, etc. suggèrent un trait de pinceau plus mystérieux mais dont la trace reste bien visible.

 

 

 

bolle 2.jpgRéalisées dans l’atelier les œuvres se créent dans la vitesse comme dans la réflexion qui préside à chaque recherche de l’artiste. De telles présences permettent d’accomplir un voyage dans la peinture. Des couleurs surgissent des surfaces ou des pans à l’aspect changeant. Ils renvoient à ce qui dans l'intimité  du regardeur fluctue. Cet art est essentiel car il est ni contraint, ni programmé : il est porté par une extrême attention autant à la peinture qu’au monde. La première induit une qualité d’attention qui ne force rien mais que rien ne peut remplacer. Le travail dans sa mentalisation même crée une émotion particulière : celle d’un face à face sans tension ni précipitation. Elle ne permet plus de se soustraire  à une présence mystérieuse et qui a bien peu d’équivalents dans la peinture du temps.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret