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27/12/2014

Adela Picon : devine qui vient diner ?

 

 

 

Adela 2.jpgAdela Picon : 13 décembre 2014 - 1er février 2015, Musée Jurassien des Arts, Moutier. 16 janvier - 26 février 2015, 2015, Showroom@PROGR.ch and Videofenster@BIENZGUT.ch

 

adela.pngConvaincue qu’il y a non seulement une face cachée  des choses mais  que cette face cachée est nécessaire Adela Picon - dans ses photos, vidéos et installations - multiplie les images énigmatiques qui affectent non seulement  la visibilité du monde mais son intelligibilité. Même lorsqu’elles tutoient le passé ses œuvres ne sont jamais marquées du poinçon de la nostalgie qui les assujettiraient à la soumission de quelque chose d’un romantisme fadasse sous le prétexte de se débarrasser de la part la plus inconnue du réel. L’artiste préfère l’empaqueter selon des mises en scène étranges. Ce n’est toutefois pas qu’un piège à regard ou un moyen d’occulter le muséal. Il s’agit de cerner de plusieurs côtés la perte et laisser le champ libre à tout ce qui pourrait advenir.

 

adela 3.jpgLa Bernoise d’adoption se joue des apparences et des impressions que celles-ci peuvent ouvrir. Elle joue aussi avec les formes "apprises" du réel. Créant un pont entre le réel et ce qui lui échappe l’œuvre s’appuie sur une nécessaire ambiguïté et un décalage. Elle  fait du spectateur un être à la fois libre et aimanté. Demeure  l’intimité avec l’inexprimable qu’il faut apprivoiser dans cette étrange clarté de l’œuvre. Elle couve dans des mises en espaces qui semblent inachevées mais qui ne le sont pas. Elle propose l’errance et l’attente de qui viendrait dîner avant que la petite table soit mise.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/12/2014

Fanny Bégoin : Une goutte de lumière sur un océan dénudé


 

Begoin 3.jpgFanny Bégoin donne rendez vous à ses modèles chez eux ou à leur atelier lorsque elle réalise des portraits d’artistes. Elle partage un moment avec eux, discute, explique puis la séance commence selon une recherche patiente, minutieuse et perfectionniste jusqu’à ce que le modèle s’oublie, se dévoile dans la fragilité de moments de solitude. Travaillant toujours à l’argentique l’artiste y s’inscrit une quête d’images « empreintes » du banal. S’installe de ce fait lors de la prise de vue moins des mises en scènes qu’une manière de  rejouer le quotidien a minima. Cela provoque une traversée incertaine dont l'avenir comme l'origine demeurent une interrogation. Elle crée le charme de l’œuvre. S'impose le pouvoir d'étrangeté d'un infini presque tactile. C'est pourquoi Fanny Bégoin préfère l'instantané du réel rejoué à l’imaginaire. On  naît dans le premier, on vit dans le second. Il faut y revenir même si nous y semblons toujours un peu anachroniques.

 

begoin 2.jpgDans chaque cliché s’il existe un abattement, il éloigne du romantisme de la ruine.  Cela évite d'entrer la nostalgie. Chaque photographie devient est un îlot qui témoigne du réel et non de ses justifications. L’artiste se fait Gorgone plus que Chimère. Il arrive que la « bête » soit rétive ou que Fanny Bégoin fasse durer le plaisir en s’égarant auprès de modèles si proche si loin. Mais elle ne juge jamais leur réel pusillanime. Elle reste la femme qui lit les ratures laissant la place nette après la magie de ses prises. Elle sait voir l’essentiel sur un dos dénudé. Le déclic parfois crochète un voyage sur sa peau. Assise un modèle a sans doute les idées vagues mais la technique reste imparable : le cœur est mis à nu dans cette petite mort qu’accorde la prise en lune de miel sur l’ordinaire. Après un sourire et quelques mots échangés et une fois que les images sont réalisées le tour est joué. Chaque goutte de lumière vaut un océan d’obscurité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Théodora : excavation et envol

 

 

 

 

Theodora portrait.jpgPour Théodora (Quiriconi) nous possédons facilement au moins 3 yeux et  67 peaux, 199 lieux où l'excitation peut prendre corps (on comprend que pour elle le point G est une rigolade), et notre œil lui même est constitué de 325 surfaces. En chacun de nous il y a sans doute aussi une animalerie portable : combien de moutons, de chats, de serpents - et tout un bric-à-brac : torchons, godets, cochets sans compter bien sûr les sacs à mains et les balais. Le travail de Théodora nous ramène dans ses narrations  à l’enfance. Mais une enfance dévergondée. Tout ce qui s'entasse au sol ou se pend au mur suffit à notre plaisir.  Plus besoin de dériver du côté de la métaphysique. Il n'existe que le physique, le terrestre, le visuel. Pas la peine de chercher plus loin. L’œuvre fait surgir un paradis plastique pour le non dit de l’existence.

 

 

 

thoedora 2.jpgTous ses personnages veulent se mettre la table pour y placer les coudes, creuser les mots, garder leurs illusions, passer du coq à l'âme, renverser les dictons et les diktats, faire danser du bout des doigts l'impalpable. La créatrice élimine ainsi ce qui serait trop descriptif, sérieux, ennuyeux, définitif. Elle donne un autre espace au temps, un autre temps au paysage. Elle n'hésite jamais à nous ouvrir les yeux face aux murs que nous ne voyons pas ou si mal. Afin d’y parvenir Théodora recherche toujours le simple qui comme chacun sait reste le plus compliqué.  Elle se veut prolétaire d'un art qu'elle rend noble. Son poème plastique demeure souvent  temporaire, toujours menacé puisqu'il dépasse les bornes qui nous sont assignées. Dans la "libration" d'images faussement naïves et parfois dans leur paquetage de plastique  se touche un lieu où se capte une bonne odeur de vie. Tout est injonction pour aller jusqu'à toucher la tiédeur du soleil comme celle de la lune. Dans son individualité, sa singularité, sa dualité, Théodora invente donc des jeux contre les  apparences. Les  stations d’un calvaire sont remplacées par de merveilleux nuages. L'artiste n'a cesse de les peupler pour nous extirper des tourbiers de l'existence qui affirment un désir d’infini  en traversant la Suisse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Théodora en 2014 : «Vibrance» , Exposition à La Ferme de la Chapelle, Grand-Lancy