gruyeresuisse

19/10/2015

Luzia Hürzeler : à la recherche du temps perdu

 

 

 

HURZELER BON 2.jpgLuzia Hürzeler,  « Telle que je me connais » (Avril 1984 et 2015),  Gisèle Linder

 

Hurzeler.jpgLuzia Hürzeler pour sa nouvelle installation Avril 1984 et 2014  reprend et « recrée » une diapositive datant de trente ans. Une voix en off apprend qu’il s’agit de la créatrice enfant. A ses côtés, sa sœur  plus âgée. Cette voix est celle du père des deux sœurs. Elle décrit l’image et raconte comment ce père a pris lui-même cette « vieille »  photographie. L’installation propose les deux clichés présentés successivement sur un écran. La seconde prend la place de la première en fondu enchaîné une fois que l’artiste ait demandé à son père s’il pourrait s’imaginer refaire la photographie aujourd’hui. L’artiste ne se réfère pas seulement à un motif du passé, mais au geste paternel. L’annexion performative est soulignée par le titre de l’exposition (« telle que je me connais » - citation du père extraite de son commentaire sur l’image.

 

HURZELER bon.jpgL’image première donne sens à la seconde comme la seconde à la première en tordant l'attente et l'attention. L'important reste néanmoins ce qui porte ou sollicite  à travers le temps. Luzia Hürzeler crée dans le glissement temporel un basculement mystérieux. D’autant que les reprises formelles de l’image originale par la seconde soulignent la transformation physique des femmes et ouvrent à une sorte d’abîme par comparaison L’installation questionne aussi, par sa reconstitution, les rapports entre œuvre, auteur et modèle. C’est là une des marques de fabrique des vidéos et installations de l’artiste. Elle y oppose souvent personnes, animaux, choses dans des suites de relations intempestives. Par exemple entre un lion vivant et son grand-père empaillé (Il Nonno) ou  entre un chat et le buste de l’artiste réalisé en pâtée pour chats (Selbstporträt für die Katz ). Notons que pour cette exposition est présentée une édition spéciale d’Avril 1984. Il s’agit d’une autre image des deux sœurs prise le même jour, mais vues de dos au moment où elle s’éloigne du père et photographe.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/10/2015

Laure Gonthier et les territoires de l’autre

 

 

Laure Gonthier 2.jpgLaure Gonthier continue de vider l’image comme de la remplir selon divers processus - du film à l’objet en céramique. Dans tous les cas il s’agit de découpe ou de découpage, de jeux de pénétrations mais aussi de démembrement. De manière subtile la vaudoise précise par ses projets que la nuit est dans le jour, que le jour est dans la nuit - sans les biffer mais pour en approfondir les contours là où la métaphore fait mouche.

 

Laure Gonthier.pngUne telle recherche devient une brèche qui ouvre le monde par approfondissement de ses pans soudain écartés. Dans un élément compact et opaque se découvrent peu à peu des éléments par dépliage ou enfoncement. Au milieu de falaises d’une « pelure »   ou d’un tunnel se saisit la présence de l'être par effet d’aporie, de litote. L’oeuvre souligne la consistance et l’inconsistance, le fugace et le perpétuel, l’instantané et l’intangible.  Formes et surfaces créent  une énigme. Celle-ci appelle moins  la fascination de l’imaginaire que celle d’une nudité du visible. Etirant ou concentrant le temps et les formes Laure Gonthier donne le sentiment d’être au monde autrement qu’en état de simple lucidité comme de la pure rêverie évanescente. C'est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face : elle est construite selon des images apparemment les plus simples mais qui, Didi-Huberman l’a souligné, ne sont jamais de simples images.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

« Silent Movies », 17-18 octobre 2015,Q-Park Level -3, Cavendish square à Londres. Et toujours : « Luxe calme & volupté » jusqu'au 1er novembre 2015, Musée Ariana, Genève.


13/10/2015

Plus que des pansements sur le réel : Carmen Perrin

 

 

 

 

531_100_ensemble_flou.jpgCarmen Perrin, « Entrer dehors sortir dedans »,  Editeur Till Schaap Edition | Genoud, Berne, 280 pages, 2015.

 

Carmen Perrin 3.jpgCarmen Perrin par ses sculptures crée une signifiance dont l’incertitude libère une cavalcade rendue à la seule sensualité, sans possibilité d’arrêt sur un sens définitif. Cavalcade parce que désarrimée apparemment du réel dans la recherche d’une émotion pure du visuel. La poésie des formes géométriques évite le romantisme facile mais prend le parti de la beauté contre les lourdeurs du monde. Mais serévèle aussi chez l’artiste une heureuse façon de se décaler par rapport au binaire. Doit-on y voir une qualité typiquement suisse, pour celle qui se ressent comme située entre plusieurs identités ?  Plus sérieusement, plus véridiquement, la poésie des formes marche avec l’énigme au sein d’audaces errantes, de gageures, de paris. Preuve que dans  sculpture, Carmen Perrin engage toutes ses forces.

 

467_d__tail_chutes.jpgElle tend, découpe, compose, organise la lumière, elle intervient dans l'espace public pour le rendre plus habitable et vivant.  Son livre rassemble et documente sa production au cours des quinze dernières années. Sont réunies des œuvres monumentales, des installations éphémères, des travaux intégrés à des ouvrages d'architecture, des pièces d'atelier et des dessins auxquels l’écrivain bolivien Alfonso Gumucio-Dragon, l’essayiste Lorette Cohen et la conservatrice Françoise Saerens donnent leur vision et éclairage. Ces contributions prouvent combien l’œuvre est moins une simple mondanité qu’une extravagante féerie dont la joyeuse hospitalité modifie le quotidien absurde. Certaines de ses propositions deviennent - sur le lac Léman ou sur une place de Genève - des ambassades pour les extraterrestres. Mais l’artiste sait adapter son imaginaire puissant ou plutôt le retenir pour éviter les extases explosives trop faciles. L’artiste a donc appris en son pays adoptif moins à brider ses émotions que de concentrer - sous divers types de "globes" - son imagerie afin de lui accorder une formulation aux impeccables structures abstraites.

 

Jean-Paul Gavard-Perret