gruyeresuisse

19/04/2015

Liu Ye : lectrices et mélusines

 

 

 

 

«Liu Ye 2.jpg Liu Ye », Hatje Cantz, 200 pages, 2015, CHF 42.

 

 

 

Les égéries de la Liu Ye ressemblent à des saintes.  Elles en gardent le flacon mais cultive d'autres ivresses dans les ouvrages qu'elles consultent. Le regardeur ne saura rien pourtant de leurs extases sans doutes plus mystiques que charnelle en des nuits blanches aux voluptés solitaires. Nulle tierce personne n'est là pour les partager. De telles femmes sont pourtant belles : leur corps, de l'orange ignore la peau et ne retient que la pulpe. Que demander de plus ? Sinon qu'elles proposent le paradis terrestre mais sans feindre d'y toucher.

 

 

 

Liu Ye.pngNéanmoins la monstration qu'offre Liu Ye est plus compliquée qu'il n'y paraît. L'artiste demande un regard attentif, une intelligence secrète, elle oblige par ses choix de pose à ne pas céder à l'agitation hors de propos. Les mélusines se soucient peu de séduire mais demeurent des idoles bluffeuses, elles  font perdre le nord en un imaginaire où l'artiste pékinoise - qui a étudié à Berlin - marie diverses influences : Piet Mondrian rencontre les maîtres anciens mais selon une recomposition des plus originales modulée en rondeurs diaphanes ou silhouettes étirées.  Chaque femme devient sirène qu'aucune vague ne vient lécher.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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14/04/2015

Nadine Agostini : anti-mémoires

 

Agostini.jpgNadine Agostini, "Dans ma tête",  Editions dernier Télégramme, 48 pages, 2015

 

 

 

Nous  n'habitons que le refleurissement de nos cendres. C’est pourquoi Nadine Agostini tente l’impossible : un entretien aussi infini qu’en morceaux avec une destinatrice définie ainsi : « tu ne peux savoir comment je pense tant que tu n’as pas dans la tête ce qu’il y a dans la mienne ». Le rêve semble fou, démesuré. Il n’empêche que les cendres "refleurissent" à la rencontre de ce tu (angoisse comprise)  qui se définit non par ce qu’il est mais par ce qu’il n’est pas : « tu n’as pas été anorexique », tu n’as pas eu peur d’être boulimique ». Très vite pourtant le rêve se transforme en cauchemar : ce « tu » n’est pas un autre mais rien que l’autre je. L’humour - pris d’abord pour léger -devient d’une gravité rare : celle  d’une crise permanente et d’un  doute transmué en apparente plaisanterie d’usage.

 

 

Agostini 2.jpgL’écrivain(e) qui feint de ne pas tomber amoureuse de Kevin Spacey chaque fois qu’elle voit un de ses films, s’engage en un mouvement de descente. Elle n’est interdit de penser que lors de ses obsèques elle ne voudra que le stricte minimum c'est à dire elle-même. En attentant elle propose les plus subtiles et convaincantes anti mémoires. Se mêlent fin et faim dans un jeu de miroirs fait pour brouiller moins les jours que leurs instants. Par antiphrases  Nadine Agostini permet aussi (surtout ?) de donner corps à sa phrase chérie  "Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginée."(Henry James). Peut alors faire écho une phrase  de l'auteur qu'elle n'aime pas du tout mais qu’elle a trouvé dans son sac : "Aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie." A bon entendeur, Salut !

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

10/04/2015

Marie-Laure Dagoit : passé empiété sur marinière J-P Gaultier

 

 

 

Dagoit.jpgL’écriture de Marie-Laure Dagoit s’engendre souvent au seuil de l’absence. Chaque mot semble échouer à dire, feint de passer à côté mais c’est le moyen d’éviter la parodie de croire trouver  un sens à la vie qui n’en a guère. L’auteure fait de chacun de ses textes un arceau ou une île (l’il y est jamais loin mais pas si près qu’il pourrait le penser). En chaque livre surgissent des caresses mais aussi des grondements sourds, des ricochets, des déchirures. Beaucoup d’humour aussi - toujours au second degré.

 

 

 

Dagoit 2.jpgMarie-Laure Dagoit vagabonde, s'ennuie (parfois), erre, hume, goûte. Elle est gourmande, curieuse. Et intrépide. Elle quitte des paysages familiers pour aller explorer des grottes, des récifs. Ici même, ici bas. Elle semble parfois pouvoir être retenue prisonnière mais reste fugueuse même lorsqu’elle s'enlace à des déferlantes. Serpentine dans ses affolements, tentatrice entre dérision et tentation, elle se propulse vers une de ses obsessions littéraires ou artistiques : dada, surréalisme, Beat Generation, éros énergumène. Puis elle reprend à la fois son travail d’éditrice et son chant de Sirène pour entendre gémir des marins animaux plus que des animaux marins. Néanmoins la Méduse se veut rétive à la confusion des affects et à la communion des seins.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Marie-Laure Dagoit, Soins d’une poupée, 8 E.., A Cœur ouvert, 25 E., Ce que je ne dis à personne, 6 E., Editions Derrière la Salle de bains, Rouen.