gruyeresuisse

19/11/2020

Féebrile fait braise

FeeB.jpgFéebrile (aka Isabelle Royet-Journoud) est basée à Belfort. La photographe (et auteure) est une maîtresse dans le self-portrait, l'érotisme et aussi les jeux de masques. Ses polaroids possèdent une qualité exceptionnelle. Ses fantasmagories aussi. Ils et elles épousent les traces du corps là où la figure contient son genre - mais pas seulement. Celle-ci peut changer d'âge ou se dédoubler ce qui n'empêche pas l'élévation voire une consonnance romantique des plus inattendues là où le plus commun peut s'ouvrir à la célébration mentale mais où le corps ne fait pas que pointer.

Feb 2.jpgL'artiste introduit juste ce qu'il faut de trouble apparemment sans rien déranger. Mais la photographie prend une dimension imprévisible. Il est vrai que la créatrice connaît bien le corps des femmes et leur histoire. D'où ses visions et ses histoires qui demandent du temps et de l'attention. Les images  brouillent toute structure du discours sur l'apparence et la nudité par des enjambements et ruptures visuelles et selon une expérience du temps, de l'espace. Il atteint une théâtralisation d'un sens à peine formulable et va, pour reprendre un autre Royet-Journoud (Claude), «jusqu'au bout du littéral».

Féeb.jpgInventant sa propre grammaire visuelle Féebrile montre ce qui sourd et rarement ne fait surface au sein d’un univers tour à tour, proche et lointain. Il s'agit d'inventer le regard, de glisser à la surface des corps là où le masque ne sert pas de leurre mais de vérité, sans rien expliquer ou revendiquer à travers la cloison fragile et transparente du réel. Pour inventer ce regard il s’agit d’atteindre le fond du visible en brouillant toute structure et bien des cartes du tendre.

Jean-Paul Gavard-Perret

La fille avec le prénom commun / Ed. Furtives, Besançon, 2020, 3 E.

 

15/11/2020

Les étendues d'Olivia Milani

Milani 1.jpgA la recherche d'un sentiment d'appartenance, Olivia Milani ne cesse de traverser les frontières géographiques et temporelles. Ses images "font" ce que les mots ne peuvent dire. A savoir comment les temps se superposent dans ses narrations subtiles et poétiques pleines de finesse.

Milani 2.jpg

 

Olivia Milani mène divers projets qui se développent à l'épreuve du temps. Et le voyage devient chez elle une source d'inspiration. Quittant sa Suisse pour l'Angleterre puis les USA la photographe se sent partout chez elle. Loin de devenir des signaux exoitiques, les paysages rencontrés sont transformés en visions intérieures pour décrire l'état et la fluidité des émotions.

 

 

Milani 3.jpgElle trouve dans les nouveaux lieux une manière de construire sa propre mythologie "portative" en un dialogue entre le dehors et le dedans et avec le sens d'une expansion de l'un comme de l'autre. Chaque image est donc une introspection et une activation de l'imaginaire. C'est la marque d'une vie invisible mais soudain perceptible comme si la créatrice touchait à l'essence du paysage et du portrait par un travail de conquête d'une vérité intérieure.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.oliviamilani.net/

13/11/2020

Triangulation des hallucinations : Audrey Piguet

Piguet.jpgLes photographies d'Audrey Piguet sont des empreintes qui changent l’œil en signal. Le regard glisse à travers les interstices, les épaisseurs par la magie de la lumière dans un univers de science-fiction parfois délétère mais le plus souvent grandiose. Car si certains personnages tirés de l'imagerie populaire des super héro(ïne)s sont fatigués, les monstresses et monstres que créent l'artiste triomphent.

Piguet 2.jpgIls peuvent souligner la marque du manque, mais face à l'horizon ils témoignent de leur gloire. La présence - transformée en artifice - est là pour séduire, capter et déjouer l'imaginaire du regardeur. Il devient le témoin inquiet d’un mystère. Le tout par des postures où l’artifice est incarné. La créatrice transforme l’illusion en extase. Elle ouvre les yeux du voyeur qui, croyant rêver se réveille. Si bien que le luxe de la parure des femmes se prête au prélude d'une prolifération de métaphores voire de fantasmes.

Piguet 3.jpgLa photographe invente l’illusion d’une obscénité de l’incroyable selon une fantasmagorie parfois ironique. L’image n’est plus créée par les hommes et pour eux mais par une femme et pour elles. Audrey Piguet donne une forme de calme au plaisir et une beauté aux tempêtes par le don de la chair de diverses natures en clandestinité à ciel ouvert. Elle projette la posture de clarté sur l’intouchable, invente la parure d’innocence d’un tabou. L’extase de l’apparition à l’intérieur le jeu de l’artiste avance masquée. Et c’est bien là toute la poésie de telles présences. Elles vaquent entre errance et redémption.

Jean-Paul Gavard-Perret