gruyeresuisse

24/09/2015

Chauve qui peut : Lee Materazzi

 

  

materazzi.pngInstallée à San Francisco, Lee Materazzi dans sa série « Clutter/Collapsible »  photographie des corps installés de la manière la plus inconfortable possible dans des scènes du quotidien poussées à l’extrême. L’univers de tous les jours devient un espace symbolique emblématique puisque l’être est confronté à ce qui ne cesse de l’étouffer. La vacuité saute aux yeux à travers tous ses personnages « scalpés ». La solitude grandit dans ce qui instruit un poème du temps et des lieux. 

 

materazzi 2.pngChaque photographie crée une fissure dans le présent mais aussi un lien avec lui. Le vide auquel elle donne sens favorise le dialogue et l’écoute d’un vécu qui n’est pas rapporté sous le registre d’une banale autofiction. Le quotidien est soumis à des lignes de force sous-jacentes. La créatrice reste au cœur du réel afin d’en éloigner tout idée de Paradis. Ses personnages vont d’erreur en erreur, au plus fort de l’exil intérieur dans ses narrations abyssales.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/09/2015

Julia Fullerton-Batten : la fragilité des corps

 

 

Julia Fullerton-Batten.jpgJulia Fullerton-Batten s’est fait connaître par sa série Teenage Stories (2005-2006). Originaire d’Allemagne puis installée à Londres elle a exploré dans cette série les transitions complexes, émotionnelles, physiques et sociales vécues par des adolescentes à travers des scènes domestiques de banlieue. Les sujets semblaient errer dans un monde fait de réalité et de fantasmes. Ses séries suivantes, « School Play » (2007), « In Between » (2008-2009) et « Awkward » (2011)  continuent ce travail tout en glissant progressivement vers la saisie de jeunes adultes puis de femmes. En 2012, « Mothers and Daughters » explorait la dynamique extrême de relation maternelle où le rapport mère-fille prend une autre valeur. Il devient ici intimiste comme si l’artiste voulait détruire bien des idées reçues héritées de la psychanalyse et souvent reprises mécaniquement.

Julia_Fullerton-Batten.jpgPour la série « Unadorned » la photographe a sélectionné des sujets aux rondeurs « inacceptables »  pour les médias contemporains et la société qui considèrent le « gros » comme indésirable. Elle a placé chaque sujet dans un environnement de nature morte tiré d’une période historique de la peinture où le fait d’avoir des formes était considéré comme authentique et désirable. Ses sujets semblent à l’aise, sans honte ou inhibition. Avec « A Testament to Love » (2013) et In Service (2014) l’artiste s’oriente vers des sortes de narrations « hollywoodiennes » qui rappellent l’univers  d’Edward Hopper. L’artiste « raconte »  la difficulté de vivre lorsque l’amour va mal. Cette  quête conduit à la solitude, à la colère, à la résignation. La  femme se retrouve prostrée face à sa détresse et le vide au sein d’une exploration de la psyché toute en tension. L’œuvre se décline en de subtiles compositions teintées d’une ironie diaphane (par l’effet du décalage des mises en scènes) et troublante dans lequel un paradoxe demeure.  La fragilité jaillit de corps en ordre de marche ou figés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

14/09/2015

De sa fenêtre : Ariane Epars

 

 

Epars.jpgAriane Epars, « Carnet(s) du lac », Héros Limite Genève & Galerie Davel14 Cully.

 

 

Ariane Epars développe des projets en lien avec le temps et les lieux et ici l’histoire intime. Chaque jour, pendant une an à Cully où elle vit, l’artiste a décrit le paysage visible de sa fenêtre.  Peu à peu l’identité du lieu prend corps par la succession des images instantanées. Cette opération devient un moulage du temps et de l’espace. La forme a prise sur elle-même à travers le relevé indiciaire. L’œuvre s’incorpore au lieu autant par dissémination qu’unité. Le fil d’Ariane se tend et se détend par effet de modification. Le travail tient à la fois de l’œuvre in progress et de son « advenir ». Tout joue de la discrétion et d’une certaine neutralité où apparemment rien ne change (ou si peu). L’énergie se concentre sur ce peu qui saisit et prend à rebours les habituels effets pétards (mouillés) des images sidérantes.

 

 

Epars 2.jpgCette intervention insidieuse au sein de la banalité et l’évidence crée une poésie « frugale ». Elle ne cesse de retenir. Sans cesse le lecteur-regardeur revient sur les pages. Il est à l’affût afin de comprendre comment le perçu se déplace insidieusement dans ce qui tient d’une forme particulière de représentation et de narration. S’éprouve un mouvement au sein de la fixité.  L’approche est aussi rapide que lente et ne rappelle paradoxalement rien d’établi dans ce qui crée peu à peu un décrochement figural, un engloutissement, une plongée et une concentration par implosion..

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret