gruyeresuisse

01/02/2015

Marianne Mueller : où finit le désert

 

 

Mueller.jpgMarianne Mueller, Stairs, etc., livre d’artiste, Editions Patrick Frey, Zurich, 2015, 480 pages, 58 E..

 



 

La Zurichoise Marianne Mueller a toujours eu la mélancolie en horreur car sous son poids toute forme se retire comme un escargot dans sa coquille. Son art n’est donc gastéropode : il est antipodiste.  Il fait plutôt ami-ami avec ce qui s’éloigne d’un réalisme stagnant et nostalgique. S'immisçant dans les éléments du réel l’artiste par ses photographies enjoint de mépriser la matière ou plutôt de la détourner. Par son sens des couleurs, des structures comme ses interventions intempestives elle l’atomise.  Dès lors l'impalpable est rendu visible.  Il  évoque moins une ascèse, un oubli qu’une survie et une survivance en une école buissonnière dégagée de couleurs crépusculaires. Au gris de l'évanouissement la créatrice préfère les grigris du plaisir plastique. Ils font prendre le réel pour un songe.

 

 

 

Mueller 2.jpgDès lors et puisque depuis des lustres Marianne Mueller  a accumulé l’archive impressionnante de ses photographies prises partout (chez elle comme dans le monde), avec « Stairs etc, » les clichés sont organisés en doubles pages par catégories (chaises, tables, lampes, fontaines, baignoires,…). Se crée une feinte encyclopédique d'objets ordinaires « shootés » avec une apparente nonchalance. De fait elle traduit une attention sur ce qui semble insignifiant. Moins qu’un mode de bric-à-brac non-sensique  surgit une exploration poétique du monde des « choses ». Le hasard objectif  y fait la nique à la réalité factice d’autant que Marianne Mueller garde le feu sacré. Elle le jette sur l’huile du réel afin de créer des châteaux en Espagne. L’œuvre témoigne d'une fraternité mystérieuse, d’une rencontre du type à la fois mythique et « e-darling » avec ce qui nous entoure. La Zurichoise n’épuise jamais le risque de rapports intempestifs le tout dans un  esprit moins surréaliste que ludique. Il y a là plus d’impudence que d’impudeur. D’autant qu’en femme romantique l’artiste rêve d’inondation à l'eau de rose dans les déserts des objets au sable émouvant. Les images ressemblent à des filles dites naturelles comme celles qui furent faites avant la pilule à mère. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/01/2015

Fabienne Radi : rendre vivante la peinture

 



 

Radi 2.jpgFabienne Radi, Cent titre sans Sans titre, Boabooks, First Edition, Genève, 26 CHF.

 

 

 

A l’inverse de ce qui se passe pour les livres, des œuvres d’art on ne retient jamais (ou rarement) le titre mais leur auteur.  Fabienne Radi répare ici ce méprisable malentendu en choisissant parmi un catalogue de 3000 titres ceux qui lui parlent même si elle n’a pas les œuvres retenues. A la manière d’un Derrida (en plus coruscante et incisive) l’iconoclaste développe un essai sur la question du titre dans l’art, explorant ses potentiels fictifs par delà les considérations liées à l’histoire de l’art. En conséquence elle fait clignoter dans les cases du cerveau des lumières intempestives. Chaque titre (sauf bien sûr ceux qui n’en n’ont pas - d’où le libellé du livre)  permet d’imaginer des souterrains, des sentiers, des pizzas aux ingrédients inédits car à l’inverse des noms d’artistes qui sont là pour canaliser l’imaginaire, les titres battent la campagne pendant qu’elle est encore chaude (et même lorsqu’elle devient glacée).

 

 

 

 

 

Radi.jpgCelle qui aime entreprendre des réformes (elle n’habite pas à Genève pour rien…), renonce ici à classer, à lutter pour les femmes, prononcer des sentences girondes. Au besoin telle une infirmière peu amène elle tire sur des  ambulances en un livre qui n’est pas conçu pour lui apporter des palmes ( à moins qu’existe le Grand Prix du Pourquoi Pas). Sortant les titres des réflexes automatiques, par son esprit preste et zélé, Fabienne Radi  invente des cartes du tendre plutôt que tendre sa carte Cumulus aux caisses de Migros. Surgissent pêle-mêle des considérations de derrière bien des fagots et de nombreux fourrées. Manière de revisiter le sens d’œuvres sans le moindre didactisme et sans rien (apparemment)  de strictement « intellectuel ». Le jeu en vaut la chandelle s’y éprouve l’amour de la vie et l’intelligence de l’art. Il ne s’agit pas ici de peindre la vie mais de rendre vivante la peinture.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/01/2015

Floriane Tissières dans les couloirs du temps

 

 

 

Tissières bon.jpgL’œuvre de Floriane Tissières taraude la mémoire du beau qui soudain ose le présent. L’œuvre n’en fait donc pas le deuil et  transcende le temps en redonnant un élan au concept remisé dans ses couloirs. Se « perdre » dans  le passé permet de retrouver une idée de la beauté ce qui peut apparaître comme une provocation. Dans l'oeuvre de la Valaisanne le thème rémanent est celui de la colonne grecque. Elle devient une peau sur laquelle diverses images sont tatouées et témoignent d’une germination qui ensevelit l'hier dans l'aujourd'hui comme l’hiver dans l’été en de curieux mélanges ou « collages » d’héros de la mythologie moderne (Picasso, Cocteau, Marylin, Chaplin) d’objets fétiches (voitures, Bouddha, Coca-Cola, scènes érotiques). La nomenclature hollywoodienne balaie les Apollon, Héraclès et autres divinités même pas réduites au rang de vanité. La colonne n’est donc pas le témoignage d’un culte de la ruine puisque sa mythologie redevient contemporaine et est traitée selon divers axes pour faire de cet objet de référence un élément composite dont le but  n’est plus de supporter.

 

Tissières 2.jpgPrivée de ce rôle la colonne retrouve une liberté ou une vacuité déclinée en noir et blanc ou en couleurs. Floriane Tissières par ce biais monte la futilité en épingle, renvoie le mythe au gadget dans un mixage de la nostalgie (même du présent !), de l'éphémère et de l'illusion et la fiction. Ce qui pourrait faire décor disparaît au profit d’une forme de graphisme hypnotique capable d’inscrire les traces insidieuses d’une postmodernité qui croule sous les images médiatiques. « Corrodée » ou recouverte par de telles images la colonne est un phallus dérisoire qui n’exalte plus rien et n’a parfois plus la force de s’ériger. En ses effervescences d’images « collées », l’immobilité liée à la forme fixe est remplacée par un défilé d’impressions fugitives.

 

Jean-Paul Gavard-Perret