gruyeresuisse

27/11/2017

Les extases négatives d’Evelyn Bencicova

Bencicova 3.jpgEvelyn Bencicova âgée de seulement 21 printemps est déjà une des photographes majeures du temps. Née à Bratislava, installée à Berlin elle crée des narrations et des histoires aussi glaciales que violentes. Des lieux « cliniques » deviennent l’environnement de scènes qui ramènent à ce qu’elle nomme ''the true nature of things.'' (la vraie nature des choses). Ces choses en un tel univers font froids dans le dos : les êtres parfois entassés sont des morts vivants, d’autres des fantômes enrubannés de divers pansements quant à ceux qui demeurent saufs ils ne semblent pas en meilleur état.

Bencicova 2.jpgDans ces « Ecce homo » elle reprend à sa main divers types de Passions christiques par lesquels elle souligne la souffrance et la mort transposées en des scènes comportementales. En groupes ou solo, les corps sont objectivés et souvent anonymisés au sein de tableaux vivants. Ils sont tous clos et austères mais avec une pointe d’humour là où quelque chose se passe sans que l’on puisse savoir quoi ni comment.

Bencicova 4.jpgIl y a là bien des réminiscences aux temps douloureux des « opérations » nazies et communistes. Pour autant ces tableaux restent volontairement sans caractérisations historiques. Ils appartiennent à l’univers de la fable immémoriale. Une telle esthétique est fascinante car l’artiste en s’éloignant de la psychologisation transforme les scènes et « chorégraphies » en concepts aussi extravagants que poignants. Bencicova.jpgAu-delà des réminiscences évoquées plus haut Evelyn Bencicova offre paradoxalement une vision du monde tel qu’il est. Du moins lorsqu’il est dégraissé de ses mises en scènes idéologiques. Il ne reste en effet qu’une sorte d’enfer blanc où les nœuds entres les corps sont ceux du silence.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/11/2017

La fièvre monte du tricot – Fanny Viollet

Viollet 4.pngFanny Viollet en ses « nus rhabillés » se veut culottière. Elle feint d’illustrer la réplique « cachez ce sein qu’on ne saurait voir ». Elle n’en est pas pour autant tartuffe. Le textile devient un appel intense à une autre traversée de la volupté. Celle-ci est souvent plus forte par effet de voile. Le regard vient s’y nicher pour en deviner les mystères.

Viollet.jpgSuavité et plénitude se tissent afin d’entretenir le secret de manière ludique. Au rose thon de la chair s’adjoignent d’autres tonalités. Elles poussent encore et encore la part inconnue de la subjectivité et de la fièvre. Habillé le corps conserve sa part d’ombre et de lumière. Et Fanny Viollet rappelle que l’intimité, la vraie, ne se « donne » pas facilement.

Viollet 5.jpgEn effet, le consentement n’est pas le total dans l’abandon. Il faut une résistance pour que la nudité parle par ajouts et ajournements provisoires au moment où regard de l’artiste s'ajoute à celui des peintres qu’elle revisite. Le désir se fait plus rampant. Il faut le deviner. L’être y boit pourtant à une invisible mamelle. Il la recherche d’autant plus qu’elle s’éloigne. Son éclat est plus fort.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sarah Cohen : débordements et délicatesses

Cohen 5.jpgSarah Cohen invente une communion cérébrale et une commotion végétale par le jeu des matières et du dessin en divers types de superpositions. Par substrats et « rempotages » d’un genre particulier l’artiste jardine des émotions à sa main par des visions aussi allusives que fabuleuses. Ses semis semblent se planter tout seuls. Pourtant chaque pièce est le fruit d’un long travail afin qu’elle soit purpurine dans l’opulence retenue du geste et de la matière.

Cohen.jpgL’artiste dépouille les apparences, rejoint un lointain obscur (dont par pudeur elle ne dit rien) pour le délivrer. Les éléments appliqués sur une forme première font moins  bâillon qu'ouverture en un exercice de discrétion et les jeux d’ombres et de lumière.  Peu à peu la forêt des morts est remplacée par celle d'un vivant en gestation.

Cohen 6.jpgLa perfection et la précision sont là afin que rien ne blesse et déchire au nom de fondations : tous les appels plaintifs sont métamorphosés dans la coulée, le curetage ou le blanchissement. Des sculptures et des nappes entrouvrent ce que l’artiste n’a pas connu directement mais qui la laisse inconsolable.

Cohen 3.jpgPour autant le « mal » est tenu à distance en une quête de l’absolu comme de l’instant. Il existe toujours une densité, une extension contrôlée là où l’œil fouille l’interne, le silence pour en exhausser des pépites. Entre la force des couleurs sombre de laves ou de totems allongés et la blancheur de formes subtiles et immaculées, les vieux fantômes réactivent non la détresse du passé mais la nostalgie de nouveaux ailleurs. Le tout au sein d’une perfection vers laquelle Sarah Cohen ne cesse de cheminer pour remplacer par les images ce que les mots ne diront jamais.

Sarah Cohen, « Les Points et un point », K's Gallery à Tokyo.