gruyeresuisse

05/02/2017

Marie-Luce Ruffieux l’impertinente

 

Ruffieux.jpgMarie-Luce Ruffieux, Les Jurons, Le Tripode, 120 p., 20 E.

 

L’artiste Lausannoise Marie-Luce Ruffieux pour son premier roman sait savonner les planches de la fiction dans un savant puzzle en apportant un ailleurs et ouvrant les frontières du réel pour aller vers l’imaginaire. Les choses bougent sur leurs jolies jambes telles des dames dissipées. Dès lors dans le feu de la parole la dévoration prend place là où l’héroïne ne l’avait pas prévu. Les ombres en sont retournées selon une assomption inversée. Ruffieux2.pngCe qui se trame va bien au-delà de la simple imagerie par la folle innocence de l’écriture en ses gruaux magiques. Pour une fois la fiction n’est pas niée sous effet de formol. La performeuse crée une porosité entre le réel et la fiction. La créatrice multiplie espaces et temps asymétriques jusqu’à les plonger de vertiges en abîmes. Si bien que l’écriture garde à la fois une force de mystère impressionniste mais tout autant une radicalité expressionniste. Le réel n’est plus un décor. Il devient les cercles d’un monde qui s’enfonce dans l’attraction de dérives et de chutes. L’approche qui tente de ré-enchanter ce qui ne le peut plus. C’est tout à son honneur, sa fantaisie et sa lucidité.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/02/2017

Sherry Parker une chatte aux coussinets feutrés

 

Sherry Parker.jpgSherry Parker (qui a étudié à Lausanne) sort ses doux sarcasmes par ses collages. Cela évite aux mots de faire la morale. Pour autant l’artiste évite toute impasse sur la métaphore visuelle. Elle prouve que le destin et le défi des postmodernes restent de gratter la poussière des apparences. Elle reconstitue l’homo sapiens à partir de ses morsures. Elle ignore la mesure lorsqu’il s’agit d’évoquer l’existence mais elle montre tout autant à travers ses fresques ce qui fait tourner en bourrique. Pas question de caresser un blanc-seing ou de dormir sur la table de l’atelier.

 

Parker 2.jpgSherry Parker ne cesse de remettre le couvert dans ses narrations où un pigeon borde au besoin un lit à baldaquin. Qui sait si ne se trouvera pas une viole de gambe sous les sabots d’un cheval ? Bref la praticienne poursuit sa quête avec une finesse exquise. Elle fait penser à une chatte aux coussinets feutrés en perpétuelle action d’émerveillement en partant pourtant de ce qui ne prête pas à rire. La collagiste dédouble les caps de bonne espérance et fait jaillir d’un édredon une vois lactée : sa trainée de poudre éclatante s’étend sur des brassées de nuit. Manière d’essuyer les railleries et les « angelures » en négociant des mesures indicibles dans le moindre jardin de groseilles.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

"Stranger than fiction", Sebastopol Center Of Arts, Sebastopol (Californie, USA) du 4 janvier au 12 février 2017.

 

 

02/02/2017

Anne Wiazemsky de Godard à goDeau


Wiazemsky.jpgPour « la pauvre petite fille riche » que chantait Claude François les périodes se suivent mais ne se ressemblent pas. Celle qui a longtemps cherché dans ses amours un père eu égard aux repères que son géniteur ne put lui offrir et après avoir pensé les trouver auprès de Godard (« Jeune fille », Gallimard) change de cap. Le père revient un religieux qui, car nul n’est parfait, fut son professeur de français en institution privée. Elle le retrouve par incidence après son épisode helvétique. Entre eux se lie une relation intellectuelle propre à recadrer la sauvageonne.

Wiazemsky 2.pngDans une époque plus ancienne, quittant le désordre, elle aurait pu rentrer dans les ordres. Néanmoins elle n’ira pas si loin même si l’autofiction, en cultivant un parfum d’encens plus religieux que psychédélique, penche vers l’édification. Il ravira amateurs et mateuses de livres à la sagesse mâtinée aux ressorts d’une époque historiquement marquée. L’auteure y fait ses classes du côté du féminisme et vers une construction mentale jusque là bringuebalante.

Wiazemsky 3.pngReprenant la problématique beckettienne du "je qui ça » Anne Wiazemsky met un nom dessus dans un langage aux nomenclatures codées. La mémoire suit son cours sans éviter le piège de la banalité. Le roman se tricote dans sa veine bourgeoise classique. Exit les escapades intempestives, éros se fait plus calme. Loin de l'insouciance joyeuse il s'agit pour Anne Wiazemsky de rassembler le moi en vrac et d’estimer son parcours par voie Deau (puisqu’il s’agit du nom du « Saint homme »).

Anne Wiazemsky, "Un saint homme", Gallimard, 2017