gruyeresuisse

14/02/2019

Marie van Berchem : "Je suis un immense collage"

Marie van Berchem fourmille d'idées et de générosité. Elle a par exemple inventé "La bateauthèque" devenue "une ressource participative dédiée à la pensée critique, décoloniale, anti-raciste et féministe qui émerge du contexte spécifique de Genève." Tout son travail engage à une réflexion collective en vue de tenter d'enrayer les débâcles du monde.

Et ce pour une raison majeure : "Parce que je suis minuscule. / Parce que je suis un immense collage / Parce que je ne peux pas raconter tout ce qui veut être dit. / Parce qu’il y a des cris qui cherchent des oreilles". Mais aussi  - et "Parce que mes mots seuls ne suffisent pas" - elle opte  pour les images. Elles deviennent des langues narratives qui divergent de la façon la plus flagrante entre un récit de la perte de la bonne réputation suisse et une narration de l’aliénation essentielle à travers le concept de "différance" tel que Derrida l'entend.

 

Berchem.jpgLe même devenu étranger à soi se transforme dans la phénoménologie de l' esprit corrosif et non hégélien de Marie Berchem. Elle propose par ses images sa critique de l’économie politique et également la brisure de la psyché dans laquelle l'art se complait. Bref l'artiste rompt le récit officiel pour le faire devenir pensée dans des figures ou des narrations mentales qui évitent à ses compatriotes et aux autres de ne pas finir chocolat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie van Berchem, "Helvetia – Une légende au bon lait suisse", Indiana, Collectif Rats, Vevey, du 23 février au 22 mars 2019

12/02/2019

Les ascendances ambigües de Christian Kettiger

Kettiger 1.jpgChristian Kettiger se situe dans la lignée des photographes à la recherches de diverses beautés d'appartenance et d'incorporation particulières. Elles apppartiennent aux êtres comme aux paysages selon diverses optiques. D'un côté les corps parfaits de la jeunesse que le passage du temps et des histoires n'a pas encore altéré . De l'autres ceux de vieilles et riches héritières hérissées de bijoux et des rides qui ont marqué leurs âges et leurs aventures sans doute mystérieuses et nombreuses et ce jusqu'à un point de non retour.

 

Kettiger.jpgChaque photographie explore une nouvelle voie au sein de «courtyards and symmetric settlements» (Clay Ketter) propres à créer un univers hybride. Surgissent des espaces étranges. Ils sortent souvent (même lorsque le photographe shoote des femmes célèbres)  des registres habituelles de la beauté : à certaines de ses "perfections" en succèdent d'autres plus surannées mais complexes. Demeure un perpétuel état d'ambiguïté au sein de registres apparemment donnés pour acquis.

 

Kettiger 3.jpgChristian Kettiger propose par ses «vues» une critique du monde tel qu'il est donné à interpréter. L’impression prédominante reste celle d’un enfermement et d'une finitude. A la frontière de chaque prise s'éprouve autant une forme de sérénité envers un espace limité qu'un étouffement programmé. Ne cherchant jamais des effets de chaleur ou de lumière, chaque photo est une châsse pour des corps plein de secrets dans le jeu de la proximité ou de l’éloignement en surfaces énigmatiques.

 

Jean 6paul Gavard-Perret

11/02/2019

Sophie Proença : d'entre les lignes

Proença bon.jpgComment savoir ce que c'est ? Et que c'est là ? Ne reste que le silence. Mais Sophie Prença y met du corps dans l'abandon programmé, l'absence feinte de toute maîtrise car tout de fait est créé pour creuser un abîme par effet de miroir. Il s'agit d'entrer dans la nuit de l'être. Cela ressemble à un sémaphore en un cycle de lune.

Proença bonbon.jpgLes formes utérines et phalliques changent de genre. Le dessin reste cette technique sans technique puisqu'elle est première, celle qui "s'apprend" de facto avant l'écriture. Sophie Proença la reprend pour embuer les figures du dehors. Elle en consume le vernis jusqu’à la transparence noire par des effets de dedans. En noire sœur l'encre traverse l'absence pour nous retrouver, et pour nous faire renaître comme si nous étions morts avant.

 

 

Proenca.jpgL'artiste découpe une nouvelle altérité. Les enchevêtrements programmés ne sont plus le brouillon de tout ce qui reste à « écrire » mais son bouillon. "L'âme à tiers" (Lacan) y prend corps - délicatement obscène en cette révélation. Le plaisir et l’angoisse (qui lui est liée) émergent inconsciemment, trouvent des repères. L’encre devient par excellence la taiseuse montreuse, l’intruse qui sait que les mots ne résolvent rien. Sophie Proença propose leur envers et en scanne la pénombre.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Voir le blog de l'artiste.