gruyeresuisse

31/03/2015

Aline Morvan et les paroles gelées

 

 

 

 Morvan bon.jpgAline Morvan,  "Abouchement", du 1er Avril au 3 Mai 201 , Milshake Agency, Genève.

 

 

 

J’ai un faible pour l’œuvre d’Aline Morvan.  Chacun de ses projets est le fruit d’une idée néanmoins sa résultante ne se limite pas au seul geste créateur.  Dans un sens Duchampien bien compris elle sait que l’action en elle-même n’est rien : seul ce sur quoi elle débouche fait sens. Pour le projet de la Milkshake Agency l‘artiste sera présente tout le temps de l’exposition. Elle accueillera les invités avec lesquels se déroule un entretien. Au cours de celui-ci il sera demandé à chacun d’eux de mordre dans un morceau de terre à faïence : l’artiste récupérera le bout resté dans la bouche. Cette cérémonie portera donc le nom générique de l’exposition (dont le résultat s’affichera progressivement dans la vitrine de la galerie).  L’abouchement étant - au figuré - une mise en bouche, à savoir un prélude à un entretien, l’artiste fait donc de ce point de départ abstrait la conclusion et le résultat de la visite dont le contenu trouvera sa matérialisation définitive par la cuisson de la terre cuite mordue par chaque visiteur.

 

 

 

Morvan.jpgLa bouche  se fait donc autant  châsse que moule elle sera un temps par effet de l’argile le réceptacle d’aveux qui prendront dans l’épaisseur de la matière leurs grandeurs comme leurs petitesses. Preuve que si jamais un coup de dent n’abolira le silence, il va toutefois trouver une forme de « réalité » comme les trouvèrent jadis les mots chez Rabelais dans le fameux épisode des « Paroles gelées ». Loin de réactions purement émotives et esthétiques « basiques » Aline Morvan percute et répercute une forme particulière d’impossibilité et de voyeurisme. Elle repousse tout effet de mélancolie et plonge en un humour incisif là où la parole devient matière et la sculpture échappe à elle-même. Une nouvelle fois l’artiste étonne par sa capacité à repousser tout discours et réalisation plastiques d’évidence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

29/03/2015

Fluctuat nec mergitur : Violetta Gejno

 

 

Violetta Gejno :  Aperti 2015, Lausanne.

 

 

gejno 3.jpgGejno.jpgL’œuvre de Violetta Gejno engage un dialogue mystérieux avec le regard. Difficile pour lui de s’y reposer comme de la comprendre. Il doit se laisser emporter, dériver.  Avec des processus virtuels ou manuels l’artiste propose une métamorphose poétique d’un monde qui devient un jardin de possibilités pas forcément rationnelles ou réalistes. Un tel univers semble nous regarder autant que nous le regardons puisqu’il échappe à la prise. Il s’agit de dissiper la raison et d’y renoncer. La confiance est remise à l’émotion par l’irruption de formes fugitives ou brisées, des couleurs fluides comme la sève ou denses comme celui d’un fleuve sourd.  L’œuvre répond à une pulsion dont l’origine resterait cachée. Néanmoins dans l’alliance subtile des formes et des effets de matière l’artiste oblige à un consentement vers l’inconnu.

 

 

 

gejno 2.pngLa sensation majeure de l’œuvre devient affaire de sentiments. Ils délient l’être du néant comme de l’apparence. Chaque paysage est une parcelle secrète d’un monde des limbes ou de l’errance.  Il appelle une démesure vitale en créant un pont entre ce qu’on voit et ce qui demeure enfoui au plus profond. Le travail de Violetta Gejno s’écarte à la fois de toutes « ostentiones » et de toutes « phantasiae ». Avec la Lausannoise le monde n’est plus  en un état statique. Il tourne autour du pot à la merci d’un peu de vent battu comme une vieille horloge.  Restent divers types de gradations et d’écoulements. Des lieux naissent ou se perdre tout autant au sein de textures étranges. Tout est en jeux : la couleur, le trait, le pan, leurs rythmes.  Une image boit l’océan une autre déplace les montagnes.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:48 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

28/03/2015

Seline Baugmarter à la charnière des temps

 

 

 

Seline.jpgSeline Baugmarter,  « Nothing Else », Installation-vidéos, Centre Culturel Suisse,  Paris. du 17 avril au 25 mai 2015.

 

 

 

Pour « Nothing Else » - installation et projection vidéo -, la Zurichoise Seline Baugmarter installée à New-York collabore avec des danseurs professionnels âgés de 40 à 70 ans (Meg Harper, Jon Kinzel, Vicky Shick, Keith Sabado). Elle analyse de manière pragmatique le fonctionnement de la danse en tant que culte de l’éternelle jeunesse. L’artiste y explore la mémoire du corps et illustre comment le mouvement et le style d’un danseur évoluent avec le temps. Seline 2.jpgAux intuitions de la créatrice se superposent ses connaissances intellectuelles. Si Seline Baugmarter refuse dans son œuvre toute emphase lyrique, l’ascèse crée une magie des formes, un toucher particulier qui s’approchent des corps mais sans les abîmer et pour les soulever. Surgit quelque chose de l’ordre du désir. Il s’engouffre en une sorte d’absolu mais tout en rigueur et non sans froideur. Tout le mystère et la force de l’œuvre tient à cette approche. L’image n’est pas du corps mais naît de lui afin qu’en surgisse  une forme de jeunesse qui n’a rien à voir avec la pur « segmentation » du temps que ce terme suppose. Moins « instantanée » qu’instant d’années la photographie implique soudain  un temps plus long. Elle conjugue passé et présent mais sans forcément illusions d’optique : il ne s’agit pas de faire croire à une « éternelle jeunesse » mais à une forme de liberté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret