gruyeresuisse

06/05/2015

Faveurs de Judy Millar

 

 

Millar 3.jpg

 

Judy Millar ouvre ses tiroirs aux couleurs : elles se mettent à bouger  très vite sur la toile. Elles semblent ne jamais y coller comme éprises du geste qui va les regénérer. Elles deviennent les fées des faveurs que l’artiste d’origine néo-zélandaise propose. Des rêves s’installent face à la réalité. La peinture la pirate, son langage la brasse. La vie monte plus haut que la brume. Il faut remercier la Reine qui permet tout cela. "Patiente, patiente, agite tes bras ma fille" disaient ses maîtres.  Elle les a quittés comme elle a laissé son île. Mais ses professeurs savent que les miracles existent. Ils arrachent un poids terrible au réel : l’artiste l’allège, le rend plus léger. Les formes s'agitent, montent.

 

 

 

Millar 2.pngJudy Millar les saisit, déplace leurs lignes, Les couleurs deviennent des sucres lents, elles sont des friandises, mélangent les pensées qui roulent dans le fossé. Demeures volutes et envolées. Elles passent le seuil de visibilité. L'émotion trouve des  formes vitales. S’y mêlent le proche et le lointain, le souffle du présent et gong de la vie. Exil intérieur, voyage immobile. L'imprégnation et le geste. Le ferment de l'éveil et l'ouverture sont incorporés à la peinture. Nul besoin d’en chercher le fond : l’art comme l’être n’en a pas. Tout reste une question de surface loin du chatoiement mystique et du glauque voluptueux en une masse de formes et de couleurs dont on ne verra jamais ni le commencement, ni la fin.  Du travail de chaque oeuvre surgit une force brutale et une caresse ingénue par un flux de clarté et des frissons suspendus.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Nicole Hassler du concept au vernis : les surfaces apaisantes

 

 

 

 

 

 

 

 

Hassler.jpgAlexander Schnell, « Nicole Hassler. Works », art&fiction publications, Lausanne  2015

 

 

 

 

 

 

 

En 2008, la Fondation Louis Moret présenta la première exposition de Nicole Hassler : Ocean Nail Polish. Tout jouait déjà autour de la couleur et la surface. Le cosmétique y avait un rôle important. Pour l’artiste son recouvrement n’est pas simplement esthétisant il fait sens en transformant l’espace de la vision et le mental du regardeur. Travaillée en monocolore (non sans rappeler le purisme de l'avant-garde russe du début du siècle dernier) la matière cosmétique propose la force de son chromatisme et de sa texture.

 

 

 

Fonds de teint, poudres, laques à ongles  sont utilisés  tels quels. Le geste disparaît au profit de la puissance de la couleur « pure ». Il crée une passe entre l’art et l’artifice.  Mais le cosmétique permet aussi à l’artiste une recherche sur l’identité féminine. Pour une de ses exposition elle a observé ses propres pratiques de soins, elle a classé  52 produits en usage dans sa salle de bain et composé une suite de mots latins (non original des produits), d'étiquetages : le produit est identifié non de manière à produire de rêve mais la réalité de la chimie tout en révélant une part de l’identité de la créatrice.

 

 

 

Le rêve pourtant fait retour avec le nom des couleurs : Out of the blue, Strawberry Margarita, Azur for sure sont incorporés tels quels dans des œuvres dont des armoires à pharmacie devenues des supports aux surfaces et donc objet d’art à part entière. Ailleurs avec les Eye Shadows (sur toile) se déploient la  gamme des couleurs :  la présence de la peinture est nue dans une sorte délocalisation de tout lieu puisque la surface est univoque et son format « abstrait ».  Restent le lisse et ce qui s'y cache : surface, rien que surface. Et son exaspération. On peut donc parler d'éclats, de textures. Sans la moindre présence humaine elles donnent de l’artiste un autoportrait sublimé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

05/05/2015

Aurélie Dubois : portrait de l'artiste en petite peste

 

 

 

Dubois 2.jpg

 

Placer l'œuvre d'Aurélie Dubois entre  occultisme et érotique ne permettrait que de brouiller ce qui saute aux yeux : la capacité du corps à demeurer ardent quel qu'en soit le charbon et les fumées qu'il dégage. L'artiste sait qu'en tout homme un goret existe : il possède quelque chose de l'ordre d'un organisme  larvaire auquel -  par l'humour de ses propositions - la plasticienne présente divers types de "défaillances" au centre d'un trouble schizophrénique ou non.

 

 

 

Dubois.jpgSur la piste de son cirque plastique Aurélie cultive excès, sévices et versa. Elle rappelle que la vie telle qu'elle est reproduite n’est qu’insuffisamment parodique et qu'il manque toujours une interprétation. Dubois 3.jpgPlutôt que de se risquer à des prophéties elle propose, pour le comprendre, ses délires où les seins ne sont pas faits pour les chiens. Ceux-ci restent le plus souvent farcesques. Ils prouvent que Magritte avait bien raison de rappeler que le nom de  l’objet fabriqué à Saint Claude  n'est pas le bon. Bref  l'artiste taille dans le vif, met les points sur les i de la chair insolente et peu encline rose tendre. Le noir d'y voir et le blanc de (je) suis y sont plus efficients. Si bien que l'amour ne se divise plus en deux parties. Celle qui se passe en actes pleins de vertus et fleurit au grand jour et celle confite de bassesses (qui peuvent faire les délices nocturnes mais qui à la lumière du soleil n'apparaissent plus que comme honte et saleté) sont mises en un "pot" commun. Il est  parfois sans commune mesure.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Aurélie Dubois, Sale comme une image, Editions Artistes de Garde.