gruyeresuisse

30/03/2019

Suzanne Kasser : lumière dans l'obscurité

Kasser.jpgKasser, "Boucle bouclée", Galerie Weiller, Paris VIème, du 16 avril au 10 mai 2019.

 

Suzanne Kasser dans son oeuvre minimale et profonde crée un double mouvement ou une "boucle bouclée". Elle montre la lumière qu'on voit dans l'obscurité mais tout autant l'obscurité qu'on voit dans la lumière. Pour le comprendre, le saisir il faut s'arrêter devant de telles oeuvres, suivre leur puzzles et mouvements ou plutôt s'y laisser prendre.

 

Kasser 2.jpgExiste un mouvement et le jeu des fuites et de "récits" (hors narration) simultanés et fuyants. La battue n'a pas de fin. Et si l'art est l'élévation de la pensée il échappe ici au symbole, à l'archétype, au méli-mélo psychique ou au speudo abîme inconscient.

 

Kasser 3.jpgLa sombre puissance du travail de la Lausannoise n'est pas le fruit d'un calcul et encore moins du rêve, du merveilleux ou de révélations occultes. Il est l'état de ce qui est "digne de la surface" comme écrit Sollers dans "L'éclaircie". Ce titre va parfaitement à l'oeuvre de Sylvie Kasser. Elle accomplit une révolution du langage plastique. Par ses "Illuminations" les règles volent en éclat dans une prospective qui mène à une apothéose en sourdine.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Joyce Mansour : "Je suis ma route parallèle à celle qui n'existe pas"

Mansour.pngCelle que Breton érigea comme "La femme poète" par Breton organisa des soirées mémorables avec Bourgeade, Cortazar, Butor et bien d'autres. Praticienne d'un surréalisme quasi post-historique et baroque, elle crée par son écriture "les cercles d'arbres (qui) entourent mon vagin noir" afin de mêler densité et énergie là où le texte se génère lui-même d'images en images. De son premier "Cris" (1953) au dernier "Trou noir" on croyait tout connaître de l'artiste, mais dans "Spirales Vagabondes", l'"Etrange Demoiselle" apparaît à travers des textes en vrac et hirsutes écrits n'importe ou et n'importe comment.

En une telle mosaïque se voit comment elle travaille hors cloisonnement. Et Laurie Missir codifie parfaitement  ce rassemblement de spirales, de parallèles en une fabrique toujours en mouvements. Mansour 2.jpgL'oeuvre ne cesse de se déplacer dans un jeu d'arabesques dans lequel l'auteure fuit tout rapport identitaire. L'égyptienne anglophone à travers le français d'adoption  trouva une poly-formalisation du jeu et du je. Le livre donne l'occasion de redécouvrir les poèmes laissés pour compte. Ceux retirés de "Cris"  par exemple : ils sont plus forts que ceux du texte original publié.

Joyce Mansour renverse son angoisse de la mort par la force de l'éros, de l'ironie et de l'autodérision. L'érotisme est chez elle retour à la violence, la transgression et un processus lié à l'action. Il est donc déroutant car la langue décloisonne les repères : "même morte je reviendrai forniquer dans le monde" dit avec humour celle qui crée une autobiographie "entre lit et rêve" mais loin de "l'enlisement du sommeil", et ce d'un mot à l'autre, dans "une route parallèle à celle qui n'existe pas"

Mansour 3.jpgMansour demeure la poète du débordement, de la fragmentation pour éprouver ce qui passe et se passe dans le corps et dans le souffle. De la tradition juive d'où elle vient ne reste sans doute que le corps de la lettre, son ossature de l'alphabet consonantique afin que le verbe accouche du corps. Bref pour Joyce Mansour il s'agit de tout casser sous "un talon d'acier", "éventrer les acteurs, déraciner les morts, avaler, cracher, mastiquer, éjaculer". Si bien que si chez elle la mort tambourine c'est toujours dans un désert chauffé à blanc que  le martèlement des verbes ponctue hors conjugaison.

Jean-Paul Gavard-Perret

Joyce Mansour, "Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe". Textes réunis et présentés par Laure Missir. Nouvelles Éditions Place, 2019, 339 p., 27 €

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28/03/2019

Janet Biggs et Yapci Ramos : désastre, cadastre.

Uruguay.pngLa Suissesse Barbara Polla (avec Paul Ardenne) propose à Montevidéo un exemple parfait d'un art écologique au sens plein du terme. Les deux artistes - l'Americaine Janet Biggs et Yapci Ramos (née à Tenerife et vivant entre Barcelone et New York) font plus que l'illuster. Elles montrent comment à force de dilapider les richesses naturelles, la "faiblesse" humaine devient la cause de pertes irrécusables. Preuve que le diable n'a pas besoin d'église : il peut se cacher partout. Et les deux artistes en font un tour significatif.

 

uruguay 2.pngLa première avec entre autre "Fade to White" s'intéresse à la disparition de l'articque. L'océan s'y complète mais pas seulement par gouttes. La seconde s'intéresse aux mouvements de la nature et l'interaction que cela entraîne avec les êtres à travers divers portraits. Les deux proposent une vision aussi poétique que politique. Elles sont des éclaireuses et des « éclaircisseuses ». L'art reste pour elles le vecteur inverse de ce qu'il représente pour beaucoup d'artistes. Il ne s'agit plus de se contenter de faire pousser les fantasmes comme un chiendent mais de laisser soudre une beauté plus profonde et en péril.

 

Uruguay 3.jpgA partir de cette double expérience s'engage une réflexion - mais le mot est trop étroit - sur la question du regard, du réel, du devenir non seulement du paysage mais des êtres et du monde. Ce dernier est  saisi en un substrat d'une épaisseur insondable. Existe là un .constat de "ce qui arrive" (pour reprendre les termes de Paul Virilio) : à savoir la catastrophe dont les deux artistes offrent des preuves de ce que les profiteurs - à divers niveaux dont nous ne sommes pas exempts - concoctent sans se soucier de ce qui adviendra après eux, après nous.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Janet Biggs et Yapci Ramos, "Connection", Espacio de Arte Contemporaneo, Montevideo, Uruguay, printemps 2019..