gruyeresuisse

21/02/2017

Théâtralité de l’éros : Julia Fullerton Batten


Fullerton Baten 4.jpgOriginaire d’Allemagne puis installée à Londres Julia Fullerton Batten explore les transitions complexes, émotionnelles, physiques et sociales vécues par les femmes : adolescentes, banlieusardes et dans « The Act » celles qui ont choisi de vivre de l’industrie du sexe. Ces femmes (dont les photos se doublent d’entretiens réalisés par l’artiste) semblent vaquer dans un monde fait de réalité et de fantasmes. L’artiste en a retenue quinze souvent diplômées des universités et qui ont choisi de devenir strip-teaseuse de ping-pong, escort girls, stars du web et du porno. Elle les a photographiées nues sous fonds de décor qui soulignent leur fonction artistique, sociale ou antisociale.

Fullerton Baten 3.jpgAprès avoir « imagé » dans ses séries précédentes la difficulté de vivre lorsque l’amour va mal, cette série montre à l’inverse une solitude revendiquée. Les femmes présentées sont à la fois libres mais en lutte. Leur prostitution assumée se revendique comme l’inverse d’une prostration. Les modèles s’assument au moment où la photographe poursuit l’exploration de la psyché en de subtiles compositions teintées d’une ironie diaphane et troublante (par l’effet du décalage des mises en scènes) dans lequel un paradoxe demeure. La fragilité jaillit de corps en ordre de marche ou figés.

Jean-Paul Gavard-Perret

Julia Fullerton-Batten, The Act, Auto édité, 140 £ , Londres, 2017.

 

20/02/2017

Antoinette Rychner : de sa fenêtre

 

Rychner.jpgForte de la «Honte d’appartenir aussi fort au genre sédentaire», Antoinette Rychner n’a même pas l’envie de vagabonder tel un Xavier de Maistre autour de sa chambre. Elle y est restée assise un an, près de sa maison de Neuchâtel dans une roulette de chantier aménagée par son amoureux (poêle « Joutl 602 », panneaux solaires pour l’éclairage et le latop). L’auteure face aux écrans de sa fenêtre et celui de son ordinateur a donc écrit devant le second ce qui se passait à travers le premier. Expérience paradoxalement captivante puisque à priori il ne se passe pas grand chose voire rien. Se retrouve néanmoins une expérience qui rappelle celles de Sylvain Tesson (« Forêts de Sibérie »), Virginia Woolf (« Une Chambre à soi ») et bien sûr de Francis Ponge.

Rychner pt. Charlotte Rychner.jpgTout est statique, rien ne se passe mais finie la pose, haro le superflu. La gourmandise de l’écriture tient à des repas visuels parcimonieux avec peu de chair et encore moins de gras. Tout en nerfs, patience, humour le texte est émulsif.. Ses hoquets font monter le thermomètre jusqu’en plein hiver. Certes il sera demandé aux amateurs des grandes aventures de passer outre : les tigres sont de guère et les bécasses argentées ignorent la roulotte. Le texte lave le cerveau par sa langue et ses « abluminations » : gloire aux nuées et aux saisons. Nul besoin d’y faire sonner le cor des Alpes. Le corps d’Antoinette Rychner devient le métronome ludique du temps qui passe. Il y a bien sûr les choses vues : «Appuyée sur une branche, la lune est là», mais le monde et ses désastres demeurent plus qu’en filigrane. Le lecteur en oublie l’aspect bucolique du propos pour retenir l’émerveillement de l’écriture. Elle se déguste d’autant que l’auteure sait - lorsqu’il le faut - souquer ferme, ruer, écimer, merceriser et surtout épousseter les idées reçues.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Antoinette Rychner, « Devenir Pré », Editions d’Autre Part, 2017.

(photo de l'auteur par Charlotte Rychner).

15/02/2017

Klara Ianova et le corps des femmes

Ianova.pngIl existe dans les œuvres de Klara Ianova une tension entre les formes biomorphiques et l'orthogonalité du format. Le tracé peint courbe l'espace. Comme si chaque tableau devait à chaque fois être à nouveau le ring où s'affrontent la géométrie du code (le cadre, le format, la surface) et la distorsion sinueuse du corps. Invisible autrement il ne saurait figurer que par cette courbure distordue dans l'ordonnancement symbolique des abscisses et des ordonnées.

 

Ianova 4.jpg

 

 

Parfois un tremblé vaporeux fait nimbe autour de la sévérité du tracé. Le cerne des formes vacille mais tient. Parfois le corps se creuse, se projette vers nous de manière grave, discrètement érotique ou ironique. Le plus près impulse. Ianova 2.pngQuelque part entre la tentation du toucher (réel) et la résistance à ce toucher (l’interdit), dans une sorte d’asymptote méticuleuse de fragments de volupté à peine suggérée. Le relevé fait sublimation, l’amour du corps des femmes s’y inscrit sans falbala.

Jean-Paul Gavard-Perret