gruyeresuisse

26/07/2015

Chantal Michel : les regards indiscrets et l’envers du libertinage

 

 

 

 

Michel.jpgEn donnant l’impression de ne pas y toucher  et sous couvert d’innocence Chantal Michel joue d’une subtile perversité. Ses femmes sont d’indociles  roses de personnes qui s’intègrent dans des narrations propres à explorer dans divers dédoublements des territoires inconnus. La Bernoise ouvre un espace permissif expérimental où l'être se révèle différent de son quotidien. Le corps lui-même « dénude » les normes, les stéréotypes en une confrontation avec lui-même, les autres, le monde. La sensualité devient complexe, car si la pulsion libidinale induit l’œuvre, la maîtrise technique la nourrit en mêlant le plaisir et l’angoisse.

 

Michel 2.jpgPar le renouvellement du dispositif stratégique des photos et performances Chantal Michel introduit un autre libertinage : il ne joue plus sur la seule séduction de façade. Ce travail traite de la sphère l’intime sans provoquer  une excitation primaire. Un ignoré de l’être est rendu visible. Le corps exposé parle le désir de manière allusive sans que le premier soit proposé dans sa nudité. Tout joue de la suggestion par l’intrusion d’éléments incongrus. Les scénographies surenchérissent l’abolition du mur qui sépare la femme de son image. Nous sommes désormais éloignés du côté "stimuli-réponse" que propose dans sa prétendue vérité la représentation. Elle est trop  souvent "un abus de mémoire...plutôt une mémoire de la main qu'une mémoire du cerveau" (Baudelaire) dans laquelle la sexualité est chosifiée. Décalée de ses codes esthétiques classiques l’image ici traite de la sphère intime afin qu’un ignoré du corps et de la société soit rendu visible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

06/07/2015

Camille Moravia et l’intime

 

 

 

Moravia.pngAlors que certaines femmes saisies par Camille Moravia dorment dans des lits de fortune d'autres gardent une sérénité près d'une alter ego même si selon l'artiste l'amour n’est pas de tout repos.  Parfois, dans le champ, des vanités règnent. Les modèles ne s’en étonnent pas même si parfois, face à elles, certaines se  recroquevillent  comprenant que surgissent les limites qui sont imposées par le destin. Aucune pourtant fait preuve de véhémence même si chaque réponse est suspendue : elle ne peut atteindre qu’un lieu intermédiaire. Celui où l'artiste rejoint ses modèles.

 

Moravia 2.pngCamille Moravia sait  que l’intimité ne se « donne » pas facilement.  Mais chaque portrait est une sidération.  Pour cela l’artiste rappelle à ses modèles ce que Matta demandait aux siens : non être mais « se désêtre ».  Demeurer  en s’abolissant dans la paix et le risque du total  abandon. Aspirées par les contradictions d’ombres et de lumière, les effets de jours noirs et de nuits blanches, les corps semblent entrer dans le rêve inépuisable même lorsque tout semble fini. Une beauté est mise mais sans le moindre « léché ». Chaque portrait engendre des « découpes », des impulsions si bien que l’image devient « naïve » et sourde là où les corps s’abandonnent. L’artiste en devient la grutière : chaque être est à moitié soulevé par des hélices de lumière au sein de nappes de cendres.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L’étrange jeu du chat et de la souris de Charlie Engman

 

 

Endgman 2.jpgLe jeu qu’a inventé le célèbre photographe Charlie Engman avec sa mère pousse à de multiples interrogations. De sa génitrice il dégrafe bien des chemisiers, entrouvre ses vestes et  ses robes. La mère semble vouloir (parfois) se dégager du regard du photographe. Mais celui-ci furète, détourne, gravite, ose la nudité de la génitrice et  l’émoi qu’il suscite. Le visage de la captive est toujours offusqué néanmoins elle se prête au jeu. Avec une certaine luxure et un instinct féminin et maternel elle comprend l’audace et le tourment de son presque martyr de fils. Pour lui l’équinoxe des images et ses accords de voluptés doit s’accorder au plus brulants des sujets : celui de la première femme dont il ne connait que ce que Quignard nomme « la nuit sexuelle ».

 

Endgman 3.jpgA travers ses repères figuratifs ne jouent-ils pas métaphoriquement parlant les « re-pères ».  Le jeu en vaut-il la chandelle ? Certes l’inceste est remisé eu égard à l’homosexualité du photographe. Néanmoins la froideur et la chaleur d’Eros se mêlent dans une étrange chasse où le regardeur est  soumis à un régime particulier qui va de la fascination à la gêne face à un corps dont Engman se réserve l’image pour se consoler de la chose… En feignant de ne pas y toucher il peut toutefois  s'abandonner aux délices de l'entre-deux. Il ne cesse de faire tressaillir l'onde d'une mère-algue caressée doucement par la lumière selon une gamme érotique ponctuée d'arpèges où le vide prend toute la place mais reste aussi une forme de plein.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

11:10 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)