gruyeresuisse

22/12/2015

Zoé Balthus : l’avant et l’après

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Pour demeurer vivante, la poésie doit d’une certaine manière se résoudre à l'abolition de l'évènement. A ce prix elle peut rester une passeuse clandestine. Et s’il n’y a pas désormais d'évènements sans leur image  Zoé Balthus la supprime afin de transcender à sa main le trauma du 11 septembre 2001. Dix ans après elle propose une autre sidération par effet de langue et non de "réel". Elle infuse l’Histoire dans la sienne. Face à l’image la plus diffusée dans le monde (la destruction des Twin Towers) l’auteur donne un sens intime au désastre et à son odeur de sépulture. Elle montre comment s’est fermée (en partie) une vie qui jusque là était celle de son propre rêve, de son propre désir.


Balthus 2.JPGDe la catastrophe programmée par les fous de dieu, l’auteure tire une interrogation, fait remonter « du » songe qui n’a rien de creux. Elle crée une ouverture dans la percée événementielle. Porteuse d’émotions l’écriture se nourrit non seulement de la force de la nostalgie mais surtout de celle de la vie selon une configuration de l’intime et un salto arrière. La femme d’avant 2001 n’est plus. Mais plutôt que d’accorder un culte à l’image des ruines fumantes qui - comme les bonnes soeurs de Klossowski - fourbit par sa piété un supplément d’excitation libidinale malsaine, la créatrice propose une évocation poétique subtile. A « la caresse qui ne sait pas ce qu’elle touche » de Levinas répond la caresse non du spectacle de la désolation mais de ce qu’il expulsa définitivement. Zoé Balthus s'y retrouve plus béante d’inquiétude métaphysique mais aussi de porosité. Elle espère que « la nature roucoule » encore et qu’il y ait des hommes pour glisser leurs mains sous « les robes de crêpe » des femmes. Bref que le Manhattan d’Allen et de l’auteure soit. Mais le doute subsiste d’où la prégnance de cette confession intimiste.


Jean-Paul Gavard-Perret

Zoé Balthus, « NYC, U and me », éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 2015.

 

 

18/12/2015

Sarah Hildebrand et les polders

 

Hildebrand.jpgSarah Hildebrand, « LIPPEPOLDERPARK », Edition Freitaube, 2015.

 

Immergée (ou presque) dans un célèbre polder, Sarah Hildebrand en déploie les tours et détours. Traversant le lieu et sensible à ses contraintes l’artiste le restitue sous un aspect naturaliste mais parfois mythique - sans pour autant jouer de manière évidente de ce second levier. La créatrice se place ici plus en symbiose avec le paysage que ses habitants. A travers lui surgit des émotions simples mais essentielles.

 

Hildebrand 2.jpgLe polder induit par sa nature même la fragilité non seulement du paysage mais de ce qui le peuple. L’enchantement est donc là mais pour rappeler son aspect toujours provisoire. Le projet n’a donc rien d’une simple traversée touristique. C’est même le contraire. Toutefois, au lieu de projeter la catastrophe et attiser les peurs, l’artiste veut témoigner de la beauté avec en filigrane l’injonction de ne pas y toucher.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

17/12/2015

Claire Bettinelli et les impénétrables (de l'autre côté de la frontière)

 

Bettinelli 3.jpgClaire Bettinelli, « porcelaine » Galerie Chappaz, Trévignin.

 

Par la céramique Claire Bettinelli propose un art « cinétique » particulier. Les volumes semi sphériques et leurs tiges de suspension créent plus qu’une illusion : au décor fait place une habitation de l’espace. L’artiste revient au socle d’une postmodernité agissante. Pour se développer elle n’a plus besoin du recours aux techniques numériques.

 

Bettinelli 2.jpgL’artiste monte des scénarios, des compositions « tramées » de manière débridée. Les grappes d’éléments identiques rigides créent le mouvement.  Elles dynamisent l’espace : « fleurs » ou « coques » germent de manière inversée (du haut vers le bas) et selon un rythme diversifié. La couleur n'y est qualité qu'une fois délimitée en forme mais remet en jeu l’ambiguïté des rapports entre le fond et le forme. Aérées, opaques, les céramiques par un module premier qui autorise un grand nombre de variations amplifient leurs potentiels à travers l’espace . Pénétrables tout autant qu’impénétrables les œuvres de Claire Bettinelli sont l’exemple parfait d’un élément de base devenu modèle et emblème aussi prégnant que léger.

 

Jean-Paul Gavard-Perret