gruyeresuisse

07/10/2017

Gillian Wearing : sous l'harmonie

Wearing.jpgTout le travail de Gillian Wearing revient à faire toucher au manque, à l’absence au cœur même du foyer initial : la famille. C'est pourquoi elle ne s'émerveille jamais des possibilités que peuvent offrir un tel lieu. Mais pour autant elle ne la critique pas : elle l’ouvre.

Loin des frivolités des exercices de style elle s’oriente (depuis toujours) vers un style tyrannique du portrait qui d'une certaine manière vise à mortifier jusqu'aux "bons" sentiments. Sans en être pour autant le repoussoir qui ne viserait qu'à mortifier, la photographie crée un charme particulier en son balancement entre ravissement au ravinement, idées reçues et nouvelles configurations.

Wearing 2.jpgC’est un moyen parmi d'autres de tenir le spectateur à distance devant une scène intime, désinvestie de tout traquenard. Le but reste précis et toujours le même : éviter la frénésie du spectaculaire afin que ce qui s'empare de l'image demeure une sorte de matière statique. L'inertie produit une forme d'intensité totalement opposée à une spectacularité.

Wearing 3.jpgGillian Wearing rebelle à l'hypnose, au vertige technique crée une marche vers une autre image de la famille non issue des vapeurs de la fiction. Elle touche à cet évident besoin de ne "rien" voir jusqu'à ce que cette invisibilité elle-même devienne chose. Cette stratégie ouvre à la possibilité de quitter l'illusion de vivre en pays conquis ou stéréotypé.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gillian Wearing, “Family Stories”, Hatje Cantz, Berlin, 2017, 129 p. , 35,00 €.

04/10/2017

Barbara Nikte : crépuscule de la pornosphère

Barbara 3.jpgAvec « American Ectasy » Barbara Nitke livre un journal intime très particulier. La photographe travaillait sur le tournage des films pornographiques dans les années 80 qui signèrent la fin de l’âge d’or de telles productions. Elle éprouvait dans cet univers des sentiments contradictoires : il était aussi stimulant qu’ennuyeux et lui permit de photographier les plus beaux corps féminins qu’elle pouvait espérer.

Barbara Nikte shootait des tournages qui variaient de deux jours à deux semaine. Elle montrait les différentes étapes de séances qui se prolongeaient entre 12 à 18 heures par jour. Il y avait sur les lieux de tournage et pratiquement à portée de champ, pizza et sandwich pour les acteurs et praticiens de toute sorte afin qu’ils se sustentent entre deux scènes tournées dans la chaleur torride des étés à New York (le bruit de l’air conditionné aurait troublé le son direct).

Barbara 2.jpgChacun se plaignait et suait mais actrices et acteurs pensaient trouver là les prémices d’un sentier de la gloire. Le quittant, ils espéraient arpenter des boulevards hollywoodiens. Chacun s’estimait faire partie d’une culture suburbaine et d’une élite pour qui le sexe était un mode de vie. Bref, dit Nitke, les protagonistes étaient cool, fiers et remontés comme des horloges lorsque le metteur en scène criait : “Come on, fuck her face like you mean it. Make it nasty, nasty, nasty!!!!”

Certaines femmes et hommes trouvaient aussi un moyen de réaliser des fantasmes, dominer des situations, faire état de leur beauté voire renverser les rôles. Des femmes aimaient réduire leurs partenaires masculins à des objets « désespérément humiliés et perdus comme des orphelins blessés ». La photographe se plaisait à les photographier tout en se sentant coupable de participer à cette dégradation du mâle.

Barbara.jpgL’artiste trouvait dans le monde porno une montagne russe d’émotions inconnues dans la vie normale. Le tournage se transformait parfois en des « marathons de zone du crépuscule ». Autour de minuit l’équipage de tels tournages ressemblait à un radeau où les méduses défaillaient d’épuisement.. Deux ou trois filles se blottissaient ensemble. C’était alors que l’artiste réussissait ses plus belles photos pour son propre compte : l’âme y était préservée. Cela a convaincu Nitke d’être la photographe main street et reconnue qu’elle est devenue.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Carla Sozzani : coques en stock

Le Locle 2 So par Issermann.jpg« Entre l’art et la mode : photographies de la collection Carla Sozzani », Musée des beaux-arts, Le Locle, jusqu’au 15 octobre 2017

Jouant un rôle fondamental dans la mode et l’art depuis le début des années 1970, Carla Sozzani collabore avec de nombreux photographes en devenant rédactrice en chef des éditions spéciales de Vogue Italia et du ELLE italien. Elle accompagne de nombreux créateurs, fonde à Milan la Galleria Carla Sozzani, spécialisée dans la photographie puis « 10 Corso Como », le premier concept store. Il a essaimé dans divers lieux : Séoul, Shanghai, Pékin et prochainement New York.

Le Locle.jpgLe musée des beaux-arts du Locle, permet à la conceptrice - image parfaite d’une sophistication contemporaine - d’ouvrir les portes sur sa collection personnelle de photographies. 70 artistes sont représentés choisis par Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Tous les grands noms sont là. Citons subjectivement et par goût personnel, Avedon, William Klein, Man Ray, László Moholy-Nagy, Dominique Issermann, Leni Riefenstahl et Francesca Woodman.

Le Locle Woodmann.jpgSans être thématique a priori, l’exposition met en exergue le féminin en noir et blanc. Le choix marque un goût pour le minimalisme sophistiqué et le mystère. Carla Sozzani retient les images où la femme se « dérobe ». Les photographes féminines plus particulièrement (Issermann, Woodward) suggèrent une féminité plus profonde que légère. Vénus y est moins objet ou proie que sujet au sein d’harmonies et d’émotions inédites. La créatrice sut souvent les découvrir et les éprouver avant bien d’autres.

Jean-Paul Gavard-Perret

(photos de D. Issermann et F Woodmann)