gruyeresuisse

17/12/2020

Colette Fellous : aller simple

Fellous bon.jpgKyoto devient l'écrin de l’écran d'un film étrange ou le miroir qui peut se traverser. L’Autrefois rencontre le Maintenant. C’est pourquoi l'auteure réinvente son propre cinéma intime. L’Imaginaire fait germer le passé en une relation double avec l’image de la ville japonaise et le corps de la fillette. Ce dernier "métaphorise" celui de son accompagnatrice. Si bien que le voyage au pays du Soleil Levant donne à la vie de Colette Fellous le roulis d’une perspective large d’émotions. Le changement de décor, de cap et la présence de la fillette opère une fente dans la psyché de la créatrice.

Fellous 2.jpgSoudain l'auteure peut aller plus loin avec elle-même d'où ce besoin d'imaginer qu'un tel voyage serait éternel. S'y recreusent des sources, s'incisent les songes qui échappent à la seule tyrannie de la Méditerranée. Déplacement et présence placent Colette Fellous dans une situation perceptive nouvelle. Elle offre à son passé des transformations successives. Certes la boucle n’est jamais bouclée mais en cette construction mentale, le "direct" est toujours différé et se trame selon une représentation paradoxale, à savoir celle de l’évidement de l’évidence pour créer un abyme.

Fellous 3.jpgUne enquête filée est tout autant décortiquée dans l'espace de la cité lointaine là où la créatrice tresse un geste de remise symbolique. Il replace ou plutôt déplace le je. Un tel "eastern" dissout la frontière du moi ou le creuse au moment où le Japon dénude le réel. "Kyoto Song" remet en cause - à travers les sensations - bien des souvenirs. Jaillit la perception de leur perception. Se retrouve la clarté déplacée de l'enfance. Elle permet de voir ce qui n’avait pas encore de nom, de s’approcher de soi en s’approchant de l’autre par la  hantise de l'air suave où des ombres étendent leurs coloris, leur poussière, et surtout la diaphanéité. En un tel "chant" l'oeuvre de la créatrice trouve ici une paradoxale assise, une sorte de départ sans appel - sinon de celle qu'elle fut.

Jean-Paul Gavard-Perret

Colette Fellous, "Kyoto Song", Gallimard, Paris, 2020, 192 p., 20 E.

13/12/2020

Bruno Stettler et l'Ardente

Stettler 2.jpgBruno Stettler, Corinne, Everyedition, Zurich, 2020

Ce livre est un hommage à la muse du photographe : Corinne (aka Colli, Coco, Acid), avec laquelle il a travaillé de 1980 à 1986. Se retrouvent des scènes "hot" dans diverses parties privées ou publiques. La jeune femme y jouait un rôle majeur. Elle permit au photographe de rencontrer bien des figures emblématiques de la culture et musique pop : David Bowie, Public Enemy, Motorhead et the Beastie Boys entre autres.

Stettler.jpgCorinne est morte en 2016 à 53 ans. Mais elle ne fut pas seulement une "party girl", une groupie et un modèle. Elle pouvait prendre différentes personnalités. Par ses portraits privés et ses clichés des coulisses des concerts ou de la ville, Stettler capture ses multiples facettes, son personnage cinétique et unique en son genre et son allure de femme fatale.

Stettler 3.jpgElle reste ici bien vivante et telle une galaxie peuplée d'étoiles qui venaient de naître. Le photographe la montre merveilleusement indélébile par delà le temps. Une insouciance remplissait alors des nuits palpitantes dont Stettler ramène le battement lumineux au moment où Corinne en était l'Ardente.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/12/2020

Pauline Verduzier : des suissesses au-dessous de tous soupçons

Verduzier.jpgLa classification sociale du féminin opère généralement une "distinction" fallacieuse- et en fonction de leur sexualité - entre les "bonnes"et les "mauvaises" femmes en fonction ou gage de leur prétendue (im)moralité. D'un côté les convenables de l'autre les indécentes à savoir les travailleuses du sexe souvent invisibles ou stigmatisées.

Verduzier 3.jpgAvec ses interlocutrices suissesses à la "mauvaise" moralité ou inconduite "notable", Pauline Verduzier interroge à la fois sa propre socialisation et son intimité avec tout ce qu’elle évoque de la vie des autres et les représentations médiatiques de la prostitution.  Elle déplace l’injonction à la respectabilité. Et les femmes interrogées permettent de documenter l’état des rapports de genres et des normes sexuelles du temps.

Verduzier 2.jpgLes femmes osent dire leur liberté et leurs entraves de travailleuses du sexe. Et la "gentille fille" comme elle se définit aborde avec intelligence et sympathie celles qui pratiquent le travail du sexe par choix. Certes il existe des formes de prostitution plus terribles. Ici les femmes ne sont pas des esclaves mais l'auteure veut faire entendre leurs voix tues. Elles permettent de réviser nos vues sur les femmes et leur liberté, les hommes et leur besoin. Bref sur le régime de la sexualité et ses représentations soudain déplacées.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pauline Verduzier, "Vilaines filles", Anne Carrière Editions, 2020, 192 pages, 18 €.